Entretien

«L’espace est un moyen de redonner une souveraineté numérique à l'Europe», promet Philippe Baptiste, le PDG du Cnes

Le PDG du Cnes, Philippe Baptiste, milite pour une démocratisation des données spatiales, dont une grande partie est accessible gratuitement. Selon lui, l’espace est une opportunité pour l’Europe de reprendre pied dans le numérique.

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Les données satellitaires sont une richesse dont les industriels européens doivent se saisir pour proposer de nouveaux services, estime Philippe Baptiste.

L'Usine Nouvelle. - Quand on parle du secteur spatial, on évoque surtout les lanceurs et les satellites. Moins les données, qui sont pourtant la finalité de tels systèmes. Quel est le potentiel associé à ces données?

Philippe Baptiste. - Effectivement, le secteur spatial se développe sous nos yeux en amont avec de nouveaux lanceurs et de nouveaux satellites. Mais l’aval aussi, notamment les données spatiales. Le potentiel et l’engouement autour de ces données sont gigantesques. Le gisement est là devant nous, disponible. Une partie de ces données est même gratuite. Il faut les ramasser. De nouveaux acteurs s’en saisissent déjà et les transforment pour en faire des services et du business. On est devant un tas d’or. Tout le monde est amené à en bénéficier : le secteur public, les entreprises, les citoyens, les collectivités, l’État…

Comment l’industrie peut-elle bénéficier de ces services?

L’agriculture a été pionnière en matière d’exploitation des données satellitaires. Cela permet aux exploitants et aux coopératives d’optimiser leur irrigation, de réduire le recours aux intrants, de mieux suivre les pollutions… Dans le transport, nous travaillons avec l’armateur CMA CGM pour optimiser la consommation énergétique de ses navires grâce au routage intelligent à partir des données sur les courants, les vents et les vagues. Dans l’énergie, les applications sont multiples. Pour mieux gérer les réserves hydroélectriques, les satellites permettent de suivre les volumes d’eau des barrages, des rivières avec des mesures rafraîchies régulièrement. Grâce aux prévisions météo et climat, il devient possible de piloter de manière fine la production d’énergie d’un parc éolien… Le satellite est également un outil puissant pour lutter contre la pollution. Il peut aider à contrôler les rejets de CO2 ou de méthane d’une installation industrielle avec une précision extraordinaire.

L'agriculture a été pionnière en matière d’exploitation des données satellitaires. Cela permet aux exploitants d’optimiser leur irrigation, de réduire le recours aux intrants…

Vous évoquez un tas d’or disponible. Mais qui va en bénéficier ? Qui gagnera de l’argent dans cette nouvelle chaîne de valeur?

Les modèles économiques possibles sont nombreux. Les gouvernements et les collectivités locales mettront gratuitement des services à disposition. Et les entreprises du digital vont elles aussi saisir de plus en plus ces données pour en faire des services commerciaux.

Quel rôle joue le Cnes pour favoriser la démocratisation de ces données?

Nous intervenons de plusieurs manières. Tout d’abord, nous rendons disponibles les données, les qualifions, les décrivons et garantissons éventuellement leur pérennité. Ensuite, nous mettons autour de la table nos spécialistes, les acteurs du digital qui vont les transformer en services et les industriels qui vont en bénéficier dans le cadre de l’initiative Connect by Cnes. Par ailleurs, le fonds CosmiCapital, fondé par le Cnes et Bpifrance, va soutenir en grande majorité des start-up positionnées en aval du secteur spatial. Le premier investissement concerne la société Miratlas, qui développe une solution essentielle dans les télécommunications optiques.

Dans quelle mesure le new space peut-il révolutionner leur accès?

Le new space est le moyen de développer de nouveaux projets spatiaux de manière différente, avec une prise de risque plus grande et des cycles de développement plus agiles. Par ailleurs, il s’appuie sur des minisatellites moins chers à construire car produits en série et faisant appel à des composants achetés sur étagère et plus spécifiquement conçus pour cette industrie. Grâce aux constellations en orbite basse, on peut imaginer l’avènement de services disruptifs. Dans le domaine de l’observation, elles apporteront la capacité de survoler et de prendre des clichés d’un même endroit de la Terre plusieurs dizaines de fois par jour. C’est un peu comme si on passait de la photographie au cinéma ! Dans le domaine des télécoms, on peut imaginer demain des véhicules équipés d’un récepteur capable d’accrocher un satellite en orbite basse pour être branché sur internet en temps réel et en permanence. Nos téléphones disposeront probablement aussi de connexions satellitaires.

Les Gafam investissent massivement dans le spatial. N’y a-t-il pas un risque que ces champions des données remportent la mise?

Les données spatiales sont à la frontière des mondes du spatial et du digital. Mais dès que l’on parle de « hardware », de construire des satellites et des lanceurs, ce n’est pas trivial, même si les coûts ont considérablement baissé. C’est de la deeptech et cela reste cher et complexe, y compris pour les Gafam. L’Europe peut être fière de ses réalisations. À travers la constellation Copernicus, les Européens, grâce aux grands industriels, aux sous-traitants, aux scientifiques et aux agences, sont leaders dans le domaine de la production de données pour l’observation de la Terre. Elles sont là, et disponibles. C’est fondamentalement utile pour l’étude et la compréhension du climat.

Pourtant, l’Europe accuse un retard dans le domaine des constellations pourvoyeuses de données. N’est-ce pas un risque en termes de souveraineté?

Nous disposons d’acteurs de référence qui ont compris les enjeux autour de ce type de données. Il faut construire un partenariat entre les acteurs du cloud et ceux du spatial.

Les Gafam ont énormément investi sur les constellations télécoms. SpaceX, ­notamment, a pris une longueur d’avance et dispose déjà d’un service. Mais l’Europe n’est pas absente. Avec l’opérateur Eutelsat et le constructeur de satellites Airbus, elle est présente dans la constellation OneWeb. Par ailleurs, le projet de la constellation Breton, avec des investissements privés et publics, sera l’un des enjeux majeurs de la souveraineté de l’Europe. C’est un moyen d’amener de l’internet sécurisé en temps réel partout dans le monde. Sans une telle constellation, on se met en situation de dépendance absolue. L’espace est un moyen de redonner une souveraineté numérique à l’Europe. Investissons maintenant, c’est le moment de le faire. Il faut être aussi capable de traiter et d’analyser les données, c’est le rôle de l’écosystème numérique spatial.

Qui sont les acteurs du numérique français et européens capables de relever ce défi?

Reconnaissons-le, nous n’avons pas de Gafam en Europe, mais nous ne partons pas de rien. Nous disposons d’acteurs de référence comme Dassault Systèmes, OVH, Thales… qui ont compris les enjeux autour de ce type de données. Il faut construire un partenariat entre les acteurs du cloud et ceux du spatial. Ce ne sera ni simple ni facile, mais c’est une opportunité unique pour reprendre pied dans le secteur numérique. Du côté des entrepreneurs, il y a une appétence incroyable. Il se crée environ une entreprise par semaine dans le domaine spatial, notamment sur le segment de la donnée. Contrairement au développement d’un lanceur, transformer des données existantes en un produit et un service peut être très rapide, à base de développement logiciel et d’outils informatiques.

Propos recueillis par Emmanuel Duteil, Olivier James et Hassan Meddah

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