Enquête

L'agriculture, armée pour produire plus et mieux grâce aux données spatiales

Utilisateurs des données spatiales pour la prévision météo et la géolocalisation, les agriculteurs en usent désormais pour modifier leurs pratiques agricoles.

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Avec Spotifarm, Isagri informe l’agriculteur de la croissance de ses plantes via l’analyse du taux de chlorophylle observé depuis le ciel.

Un œil rivé sur son rang de colza, un autre sur le moniteur installé dans la cabine de son tracteur, Sylvain Delalonde, agriculteur installé à Ajou, commune déléguée de Mesnil-en-Ouche, dans l’Eure, surveille l’application des intrants dans son champ. C’est grâce à la carte satellite téléchargée depuis l’application Spotifarm que l’agriculteur décide de l’utilisation des doses d’engrais dans sa parcelle. Dans le monde agricole, la pratique de Sylvain Delalonde n’a rien d’exceptionnelle.

Selon un sondage mené par le tractoriste américain John Deere, en Europe, 38 % des agriculteurs utilisent une carte d’application satellite pour la fertilisation à base d’engrais chimiques (dits NPK). En 2012, ils n’étaient que 21 %. Si l’on constate une explosion depuis les années 2010, cela fait pourtant plus longtemps que les satellites se sont installés dans les champs. Dès 1996 et le lancement de Spot (Satellites pour l’observation de la terre), les agriculteurs ont pris l’habitude de s’appuyer sur les satellites pour avoir accès aux prévisions météorologiques et bénéficier de la géolocalisation dans des régions parfois éloignées des réseaux ADSL.

Mais c’est la généralisation de l’agriculture de précision qui va définitivement booster l’utilisation des images satellitaires. Airbus, à travers sa filiale Defence and Space, est l’un des premiers à l’avoir compris. En 2001, avec l’institut technique agricole Arvalis, le constructeur aéronautique lance myfarmstar.com. L’application, leader sur son secteur, compte aujourd’hui plus de 13 000 clients. Son objectif : un accompagnement dans le pilotage de l’azote, élément essentiel pour la croissance des plantes. « Nous aidons les agriculteurs à savoir quel engrais utiliser pour quelle culture et dans quelle quantité », précise Robin Expert, responsable des questions agricoles chez Airbus Defence and Space.

Recours aux infos des satellites Sentinel-1 et 2

Pour cela, myfarmstar.com s’appuie notamment sur les informations transmises par les satellites Sentinel-1 et 2, dont les données sont rendues gratuites par le programme européen Copernicus. Ce sont aussi les images captées par ces deux satellites qui guident Sylvain Delalonde dans sa parcelle. « En agriculture, nous raisonnons à l’échelle de la parcelle. La résolution des données Sentinel, de 10 mètres par 10 mètres, est donc largement suffisante », explique Alexandre Diaz, le responsable de l’innovation d’Isagri, la PME picarde qui commercialise Spotifarm, un service concurrent. La différence entre les solutions proposées sur le marché ne repose donc pas sur les images mais sur leur interprétation. Ainsi, avec Spotifarm, Isagri propose d’opérer une reconnaissance des cultures ou encore d’informer l’agriculteur quant à la croissance de ses plantes via l’analyse du taux de chlorophylle observé depuis le ciel.

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« Aujourd’hui, les images satellites permettent de répondre à deux questions essentielles : “Est-ce que mes cultures lèvent bien ?” et “Est-ce que mes cultures ont besoin d’azote ?” Cette deuxième question est encore aujourd’hui la principale demande de nos clients », note Alexandre Diaz. Pour ces deux sujets, avoir une réponse en quasi-temps réel est essentiel. « Cela permet par exemple de corriger les semis quand il est encore temps et donc de limiter les impacts sur le rendement », ajoute le responsable… voire de les améliorer. Sur le colza, Sylvain Delalonde estime gagner entre 50 à 70 euros par hectare suivant les parcelles, notamment grâce à la modulation des doses d’azote.

Question coût, chez la majorité des offreurs de solutions, l’abonnement annuel ne dépasse pas 120 euros. C’est d’ailleurs l’un des éléments clés pour comprendre le succès du spatial auprès des agriculteurs. « Comparé aux drones, les satellites ont un coût limité et un résultat immédiat », commente François Thiérart, le fondateur de MyEasyFarm, une autre start-up française du secteur. Les images de Sentinel sont en effet captées tous les trois à cinq jours.

Manque de pertinence pour certaines cultures

Toutefois, le recours aux satellites a ses limites. Tout d’abord, en cas de mauvaise météo et de couverture nuageuse, les images des satellites d’observation optique ne sont guère exploitables. Par ailleurs, si la résolution du programme Copernicus est largement suffisante pour les grandes cultures, elle reste très faible pour des plantations plus spécifiques comme la vigne. « Pour ce type de plantation, il faut une précision de 30 cm qui ne peut pas être apportée par les images de Sentinel-1 et 2 », observe Frédéric Adragna, le responsable du support aux start-up au sein du Centre national d’études spatiales (Cnes).

Elle pose aussi des difficultés pour les vergers dont les caractéristiques sont, par nature, difficilement observables depuis le ciel. Cette limitation est d’autant plus handicapante que ces deux cultures sont celles qui utilisent le plus de pesticides. « Nous pouvons d’ores et déjà utiliser les images satellites pour la modulation des régulateurs de croissance dans le blé par exemple ou pour l’utilisation des défanants chimiques. Pour les herbicides, il reste un vrai souci quant à la résolution, mais cela sera l’une des prochaines étapes », veut croire Alexandre Diaz.

D’autres satellites, tels que les Pléiades Neo gérés intégralement par Airbus, permettent déjà d’obtenir ce degré de précision. Problème : leur coût est beaucoup plus élevé, estimé à environ 20 euros pour une image couvrant un kilomètre carré de culture. « Cela montre que le spatial n’est pas la réponse à tout, souligne Frédéric Adragna. Pour avoir des résultats pertinents, il est encore indispensable de l’associer aux données remontées par le terrain via des capteurs par exemple. »

Les industriels de l’agro dans la boucle

Filière raisonnée, agriculture régénératrice... Nombreux sont les industriels de l’agroalimentaire à pousser leurs producteurs à opter pour une agriculture plus responsable. En contrepartie d’une prime ajoutée au prix du produit brut, ces derniers doivent s’engager à modifier leurs pratiques agricoles. Pour contrôler le respect de ces pratiques, certains n’hésitent pas à avoir recours au spatial. C’est ainsi que le géant suisse Nestlé travaille avec la start-up bretonne Kermap dans le cadre du programme Earthworm foundation.

« Nous devons surveiller certains indicateurs comme la couverture du sol ou l’augmentation de la biomasse sur les parcelles d’agriculteurs travaillant avec l’industriel, explique Nicolas Beaugendre, l’un des fondateurs de la pépite. Ces informations peuvent être vérifiées de manière quasi immédiate grâce aux images satellitaires. » Les résultats obtenus grâce aux satellites seraient à plus de 95 % conformes à la réalité du terrain. Une fois les indicateurs collectés, la start-up les transmet aux industriels qui peuvent ainsi piloter leur politique d’approvisionnement. « Notre cœur de métier n’est pas d’apporter des solutions agroécologiques, mais de transmettre des informations à partir de données satellites à nos clients », insiste Nicolas Beaugendre.

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