A Toulouse, on ne fabrique pas que des avions et des satellites. Au sud-est de la Ville rose, dans le quartier du parc technologique du Canal, une usine à données spatiales tourne à plein régime. Dans une grande salle du centre des opérations aux allures futuristes et dominée par un écran géant affichant la position de multiples balises sur le globe terrestre, les techniciens de Collecte Localisation Satellites (CLS), les yeux rivés sur leurs rangées de PC, s’assurent que les 400 satellites des opérateurs partenaires transmettent bien leurs données. Elles suivent un long périple : depuis leur descente vers les stations de réception réparties sur toute la planète jusqu’au centre de stockage de CLS, en passant par les différents réseaux de télécommunications terrestres.
Grâce aux 900 serveurs du datacenter qui tourne 24 heures sur 24, les équipes de CLS – informaticiens, experts métier et autres datascientists – transforment ces données brutes tombées du ciel en informations et services exploitables. Et il faut débiter : vingt minutes après avoir récupéré la donnée d’un satellite radar, il s’agit de fournir un rapport de détection à des clients à l’autre bout du monde. Les clients de cette filiale du Centre national d’études spatiales (Cnes) et de la CNP sont des organismes et des agences assurant des missions institutionnelles (surveillance du climat, lutte contre la pêche illégale, sécurité maritime…), mais aussi de plus en plus d’industriels.
Mines, pétrole... Le marché des données en plein essor
Parmi ces derniers, les grands acteurs du secteur minier pour surveiller leurs stocks de résidus, les groupes pétroliers pour sécuriser les opérations de leurs plateformes offshore, les armateurs pour trouver les routes maritimes les plus optimisées… « Quand on parle des bénéfices du secteur spatial, on montre Thomas Pesquet à la télévision et tout le monde se passionne, à juste titre. On sait moins que les satellites peuvent aussi aider l’industrie à sécuriser ses process et à agir de manière plus écoresponsable », explique Christophe Vassal, le président de CLS.
CLS La station Vigisat de CLS, située à Brest (Finistère), reçoit en temps réel les images haute résolution de satellites. © CLS

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Le marché des données spatiales est promis à un fort essor. L’observation spatiale n’est plus l’apanage des seuls militaires, qui savent depuis des décennies en tirer profit pour mieux connaître la situation tactique sur les terrains de guerre, comme l’a encore montré le conflit en Ukraine. C’est devenu un business à part entière. « Entre 2020 et 2030, le marché de la donnée spatiale lié à l’observation satellitaire devrait passer de 1,6 à 2,5 milliards de dollars. La croissance sera tirée par un mix entre les activités militaires et civiles », précise Alexis Conte, consultant senior pour Euroconsult, le cabinet d’études référent dans l’industrie spatiale.
Si en 2020, la défense reste le premier client des services à valeur ajoutée dans ce domaine, totalisant 44 % des dépenses en données et services confondus, les secteurs civils commerciaux pèsent de plus en plus, notamment ceux des matières premières et des ressources naturelles (12 %), de la construction (12 %), de l’énergie (8 %)…
Mesure du remplissage des navires pétroliers
L’agriculture a été pionnière dans le domaine en exploitant les données satellitaires pour optimiser l’usage des engrais dans les champs. Mais les images satellites peuvent répondre à bien davantage de besoins. D’autres secteurs économiques n’hésitent plus à s’en emparer. Ainsi la start-up QuantCube propose-t-elle des services d’intelligence économique aux investisseurs et aux banques. Grâce aux images satellites, elle analyse le commerce international et les supply chains en suivant la position de plus de 80 000 navires en temps réel. Les satellites percent les secrets les mieux gardés.
« À partir de l’ombre projetée des navires pétroliers, on voit dans quelle mesure ils sont enfoncés dans l’eau et on arrive à mesurer le niveau de remplissage », a confié à L’Usine Nouvelle un autre expert du domaine. Les assureurs s’y mettent également ! A la suite d'une catastrophe naturelle, plutôt que d’attendre des semaines avant de pouvoir envoyer du personnel sur place, ils peuvent évaluer les dégâts quasi instantanément grâce à l’analyse des images satellites des toitures envolées ou des terrains inondés.
CLS Depuis l’espace, il est possible de surveiller la sismologie des infrastructures minières, information indispensable pour la sécurité des travailleurs et de l’environnement. © CLS
CLS, qui réalise un chiffre d’affaires de 152 millions d’euros avec un effectif de 900 salariés, n’est que l’un des acteurs de la chaîne des données spatiales. Dans ce business mondialisé, avec des concurrents chinois et américains (Maxar, Planet Labs…), les acteurs opèrent à différents maillons, de l’amont, avec la fabrication des satellites, à l’aval, avec la fourniture de services clés en main aux clients.
Le groupe Airbus est un poids lourd dans le domaine, à travers son activité de géo-intelligence, forte d’environ 2 000 salariés dans le monde. Son activité démarre véritablement après le rachat, en 2008, des activités Spot Image, alors essaimage du Cnes qui avait commercialisé ses premiers services au milieu des années 1980. Depuis, la filiale Defence and Space d’Airbus n’a cessé d’étoffer son offre de service et opère plus d’une quinzaine de satellites.
Course aux images à très haute définition
Le marché est dynamique, avec beaucoup d’investissements et beaucoup d’acteurs. Mais à la fin, ceux qui ont la capacité de se démarquer sont ceux qui maîtrisent l’accès à la donnée.
— François Lombard, directeur de l’activité intelligence d’Airbus Defence and Space
« Le marché est extrêmement dynamique, avec beaucoup d’investissements et beaucoup d’acteurs. Mais à la fin, ceux qui ont vraiment la capacité de se démarquer sont ceux qui maîtrisent l’accès à la donnée », constate François Lombard, le directeur de l’activité intelligence d’Airbus Defence and Space. D’où la nouvelle course avec son grand rival de toujours, l’américain Maxar, dans le domaine des images à très haute définition.
Airbus a investi plus de 700 millions d’euros dans un nouveau service s’appuyant sur une flotte de quatre satellites Pléiades Neo, conçus et fabriqués maison, capables d’offrir une résolution de 30 centimètres par pixel, contre 50 centimètres pour la génération précédente. « Ce segment était jusqu’ici dominé par les acteurs américains dans le domaine commercial », souligne François Lombard. Avec une telle précision, il devient possible non seulement de détecter un véhicule sur une image satellite, mais aussi d’identifier son modèle !
De quoi générer de nouveaux revenus. « Avec des résolutions plus fines, le prix de vente des images est plus élevé. À cela s’ajoute une revisite plus fréquente et une meilleure qualité de service grâce à davantage de satellites, comme pour les six WorldView Legion de Maxar et les quatre Pléiades Neo d’Airbus Defence and Space », rappelle Alexis Conte.
Appliquer le modèle du cloud d'Amazon au spatial
Avec l’arrivée des acteurs du new space, cette vague du spatial dopée aux lanceurs de nouvelle génération (étages réutilisables, mini-lanceurs…) et aux constellations de minisatellites, la démocratisation des données spatiales devrait encore s’accélérer. « Tous les verrous sautent », se réjouit Antoine de Chassy, le cofondateur de la start-up Loft Orbital, installée à la fois à San Francisco et à Toulouse.
Et de les énumérer : les prix des lancements comme des satellites chutent, les capacités de stockage et de traitement des données des images explosent, les applications basculent dans le temps réel. Dès lors, le nombre de satellites capables de commercialiser des données d’observation satellitaires, explose à son tour. Selon Euroconsult, on devrait compter 550 satellites en orbite 2028, contre 275 en 2020, notamment à travers l’arrivée des constellations.
Lydie Lecarpentier / Réa Expertise, décontraction, jeunesse... Loft Orbital symbolise le virage high-tech du secteur spatial.© Lydie Lecarpentier / Réa
Les initiatives aussi se multiplient. En misant sur la standardisation poussée de ses satellites et en mutualisant leurs capacités en orbite auprès des différents clients, Loft Orbital ambitionne de dupliquer le modèle du cloud d’Amazon appliqué au spatial. « Le client fait désormais abstraction de la marque du satellite. Il exige avant tout une qualité de service et une performance », explique Antoine de Chassy. Un modèle qui séduit : la start-up a réalisé une levée de fonds record de 125 millions d’euros en décembre dernier.
Autre acteur déjà emblématique de cette nouvelle vague, la société californienne Planet Labs a annoncé en avril le lancement d’une constellation de 32 satellites avec une résolution de 30 centimètres. Ce type de constellation pourrait être un « game changer » sur le marché en offrant des services de détection d’événements presque en temps réel. Planet Labs promet des clichés jusqu’à trente fois par jour pour les latitudes les plus visitées. De quoi générer de nouveaux services disruptifs. « C’est un peu comme si on passait de la photographie au cinéma », s’enthousiasme Philippe Baptiste, le PDG du Cnes.
Qui remportera la bataille des données spatiales ? Les Gafam, champions des données qui investissent dans des constellations, ou la filière spatiale, qui muscle ses capacités technologiques en investissant dans l’intelligence artificielle et le cloud ? « Ce sera un changement brutal, sans doute violent, avec de grands gagnants et de grands perdants », prédit Antoine de Chassy.
L'Usine Nouvelle - Source : Euroconsult
Une plateforme pour démocratiser les données spatiales
Les données aiguisent l’appétit des start-up du spatial. Créée en 2015, l’entreprise parisienne Dawex, spécialiste des plateformes d’échange de données, a lancé sa Space Data Marketplace. Son objectif : démocratiser l’accès aux données spatiales pour en élargir l’exploitation. Chasse aux passoires thermiques dans le BTP, détection des algues dangereuses pour la baignade, entretien des voies ferrées, optimisation de la logistique... Les données issues de l’observation satellitaire – qu’elles soient en open data, comme celles de Copernicus, ou payantes car privées – constituent une manne d’informations encore sous-utilisées qui pourraient bénéficier à de très nombreux secteurs d’activité.
Les clients intéressés devront souscrire un abonnement. Dawex a su convaincre Airbus Defence and Space, Dassault Systèmes et Thales Alenia Space d’embarquer dans son consortium pour développer son offre. L’initiative a aussi été sélectionnée par le Centre national d’études spatiales (Cnes) et l’État dans le cadre du plan France Relance. Pour convaincre ses partenaires, Dawex a pu faire valoir l’expérience de ses deux fondateurs, Laurent Lafaye, ingénieur en informatique, et Fabrice Tocco passé notamment chez Michelin, ayant tous les deux un parcours d’entrepreneurs dans le secteur de la donnée. « Nous avions créé une société dans le secteur de la data automobile en 2009, avec tous les métiers de la chaîne de valeur : à la fois du stockage, du traitement, de l’échange et de la commercialisation de données », raconte Laurent Lafaye. L’idée d’assurer ce rôle dans d’autres secteurs fait son chemin.
Olivier James
L’Europe défend sa souveraineté
Tout comme l’Europe a investi dans le système Galileo pour être indépendante du GPS américain, elle va investir dans sa propre constellation de satellites de télécommunications pour ne pas être tributaires d’acteurs comme SpaceX ou Amazon. Cette infrastructure spatiale, constituée de plusieurs centaines ou milliers de petits satellites en orbite basse (entre 400 et 500 kilomètres), aura une double mission. D’une part, apporter des services de connexion internet aux zones blanches et mal équipées en réseaux terrestres. D’autre part, assurer la résilience des réseaux, menacés par les cyberattaques, et sécuriser les communications, alors que l’essor des technologies quantiques fait peser un risque sur la confidentialité des données.
Cet ensemble sera couplé à des appareils en orbite géostationnaire et interconnecté à Galileo, ainsi qu’au système européen d’observation de la Terre, Copernicus. Son coût est évalué à plus de 6 milliards d’euros (2 milliards seront débloqués par les États membres, 2,4 milliards pris sur le budget européen et 2 milliards financés par les entreprises). Les premiers satellites de la constellation devraient être opérationnels en 2024 et le projet entier prêt en 2027.
Louis de Briant



