Fini de procrastiner et de tourner autour du pot. Pour passer l’hiver, alors qu’on va manquer de gaz et pétrole russe, mais aussi - surtout - d’électricité nucléaire française, et que les cours de l’énergie ne sont pas près de retomber en raison de la guerre en Ukraine, il va falloir consommer moins d’énergie. Economiser tous azimuts. C’est indispensable pour éviter des pénuries de courant et de gaz, pour contenir autant que faire se peut les factures d’énergie et de carburant, et ainsi éviter d’embraser socialement le pays. Et pas question d’attendre la rentrée pour lancer une campagne de chasse au gaspi, comme pensait le faire le gouvernement qui a déjà laissé passer la séquence électorale sans oser aborder le sujet, alors qu’on sait depuis février qu’on va manquer d’électricité et depuis avril que la guerre en Ukraine menace la sécurité d’approvisionnement en fossiles et déstabilise durablement les marchés de l’énergie au niveau mondial.
Dans une tribune tonitruante, publiée le 25 juin dans le Journal du dimanche, Catherine MacGregor, directrice générale d’Engie, Jean-Bernard Lévy, président-directeur général d’EDF et Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies, n’ont pas dit autre chose en appelant à « une sobriété d'urgence face à la flambée des prix de l'énergie ». Au risque d’énerver les décideurs politiques français, mais aussi européens, qui n’ont pas tardé à rappeler les énergéticiens à leurs devoirs.
« J’appelle les énergéticiens à augmenter leur livraison d’énergie, pas seulement à proposer de baisser la consommation », a lancé le super ministre européen de l’Industrie Thierry Breton, lors d’une conférence de presse à la représentation de la Commission européenne à Paris le 27 juin. Jusque avant d’expliquer, après l’annonce par le gouvernement français de la relance d'une centrale à charbon, qu’il était « en contact avec le patronat pour que les industriels à forte consommation transforment leur système énergétique à gaz en fioul. Cela prend deux ou trois mois. Il faut qu’ils s’en préoccupent maintenant pour cet hiver. »
50% des réacteurs nucléaires à l'arrêt
Un comble pour ces entreprises industrielles qui se lancent avec volontarisme dans une chasse aux émissions carbone, alors qu’elles ont pour la plupart déjà beaucoup réduit leur consommation d’énergie afin de réduire leur facture, compétitivité oblige. Une grande part des gains d’efficacité énergétique en Europe et en France leur est d’ailleurs due. Les gros consommateurs d’énergie n’ont plus guère de marge de manœuvre, sauf à réduire, voire arrêter, leur production. Le gisement d’économies d’énergie est ailleurs. « Plus que jamais – la meilleure énergie reste celle que nous ne consommons pas. […] Nous devons engager un grand programme d’efficacité énergétique et une chasse au gaspillage nationale. L’effort doit être immédiat, collectif et massif. Chaque geste compte », écrivent les dirigeants des trois grands énergéticiens français.

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C’est vrai. Mais qui va, à la veille des vacances, demander aux français de rouler à 110 km/h sur les autoroutes ou de troquer la climatisation contre un ventilateur poussif en pleine canicule? Parce qu’avec 27 des 56 réacteurs nucléaires à l’arrêt, une production hydroélectrique en recul de 30% au premier semestre 2021 à cause de la sécheresse, et des carburants à plus de 2 euros le litre, même avec les 18 centimes de rabais accordés par le gouvernement et les 12 centimes de ristourne ajoutés par TotalEnergies sur son réseau, c’est bien de cela dont il s’agit. À la rentrée, il s’agira de reprogrammer le chauffage, de diminuer les déplacements professionnels en voiture, de traquer les veilleuses, de (ré)apprendre à éteindre les lumières à la maison et au bureau et les box internet en sortant.
Ne pas confondre chasse au gaspi, efficacité énergétique et sobriété
Certes EDF, avec par exemple sa campagne « mets ton pull », mais aussi Engie et TotalEnergies sont déjà engagés dans des politiques d’efficacité énergétique auprès de leurs clients. Pour EDF, ce secteur serait même le nouveau relais de croissance de son pôle Clients, services et territoires, a expliqué à la presse le 29 juin Marc Benayoun, le directeur exécutif d'EDF en charge de l’activité. Et ils seront sûrement tout disposés à aider le gouvernement qui se veut maintenant exemplaire, mais aussi les entreprises et les infrastructures recevant du public, qui doivent plancher cet été dans des groupes de travail du plan sobriété énergétique annoncé par Elisabeth Borne, pour définir comment réduire de 10% leurs consommations d’énergie.
Mais il ne faut pas confondre chasse au gaspillage, efficacité énergétique et sobriété. La première consiste à supprimer le superflu, la deuxième de faire la même chose avec moins, et la troisième à durablement consommer moins et autrement. Et si, dans l’urgence imposée par la crise énergétique et géopolitique, on doit activer le premier levier, la sobriété comme l’efficacité énergétique ne peuvent pas être exceptionnelles. Elles doivent s’inscrire dans la durée, bien au-delà de la crise énergétique que nous traversons. D’autant qu’elles nécessitent des investissements et, plus compliqué, des changements d’habitudes, voire de société. Elles sont pourtant indispensables. Pour attendre la neutralité carbone en 2050, c’est de 40% qu’il va falloir, collectivement, réduire nos consommations d’énergies, tous types confondus !
En mélangeant les trois concepts dans leur tribune et en tentant de motiver les efforts par les économies de CO2 et d’argent qui seraient réalisées, les patrons d’EDF, Engie et TotalEnergies ont certes poussé les feux sur l’urgence à consommer moins. Mais ils ont aussi donné l’impression que l’effort serait temporaire. Il ne le sera pas.
avec Anne-Sophie Bellaiche



