Choc des cultures. Officiellement, EDF et son partenaire chinois CGN assurent que l’EPR de Taishan (Chine) fonctionne normalement. Malgré une forte concentration de gaz rares dans le circuit primaire du réacteur nucléaire, un arrêt de la centrale ne semblait pas à l’ordre du jour lundi 14 juin. Une telle situation aurait-elle été possible en France ? Pas si sûr.
Tant que le réacteur nucléaire reste en service, les causes du problème risquent de rester mystérieuses. Selon EDF, des problèmes d’étanchéité des gaines de combustibles pourraient expliquer le problème. Il faut maintenant déterminer d’où vient cette perte d’étanchéité. Les experts du groupe français ont listé plusieurs hypothèses : une pièce enfermée dans le circuit primaire ou une fragilité de l’assemblage du combustible produit par Framatome à Romans-sur-Isère (Drôme). Une montée en puissance trop rapide du réacteur peut également dégrader les gaines des crayons combustibles.
Une analyse difficile sans arrêt du réacteur
EDF a demandé un conseil d’administration extraordinaire pour obtenir l’ensemble des données. « Il est prématuré de dire s'il faudra arrêter le réacteur n°1 de Taishan pour régler le problème identifié », indiquait l’électricien le 14 juin. Mais selon plusieurs experts, il reste difficile de déterminer l'origine de ces difficultés sans arrêter le réacteur. « Pour connaître la cause, il faut arrêter le réacteur, sortir les assemblages et les expertiser pour comprendre d’où vient la fuite », explique Manon Besnard, ingénieure nucléaire et chargée de mission au sein de l’Institut négaWatt. « Comme nous ne connaissons pas la cause, nous ne pouvons pas exclure qu’il y ait de nouveaux crayons qui se dégradent à leur tour », ajoute-t-elle.
L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) évoque aussi cette problématique dans un livre sur les réacteurs à eau sous pression : « Les modèles de “prédiction” des défauts à partir de la radioactivité de l’eau du circuit primaire présentent des incertitudes significatives et le nombre et la taille des défauts ne peuvent être déterminés de façon fiable qu’a posteriori, après arrêt du réacteur et déchargement des assemblages. »
Des seuils différents entre la France et la Chine ?
Les autorités chinoises font-elles pression pour maintenir l’EPR de Taishan en activité ? Dans la province du Guangdong, où se situe la centrale, plusieurs pôles industriels ont été confrontés à des coupures de courant en raison d’une météo très chaude et d’un approvisionnement ralenti en énergie hydroélectrique. Selon CNN, le maintien en service de la centrale fait partie des points de désaccord entre Framatome et les autorités chinoises. L’entreprise française, concepteur de l’EPR, reprocherait à la Chine d’avoir élevé ses seuils réglementaires sur les rejets atmosphériques afin d’éviter l’arrêt de la centrale.
À quel niveau se situent ces seuils aujourd’hui ? Sont-ils plus élevés qu’en France ? Interrogée par L’Usine Nouvelle, l’Autorité de sûreté nucléaire française ne souhaite pas s’exprimer. « Les seuils pratiqués en Chine sont ceux que l’on rencontre dans de nombreux pays », rassure de son côté EDF. En Chine, le ministère de l'Écologie et de l'Environnement a également déclaré sur son compte officiel WeChat que l'Administration nationale de la sûreté nucléaire n'avait pas relevé les limites acceptables pour les niveaux de détection des radiations à l'extérieur de la centrale.
Des sources indiquent tout de même des divergences importantes entre les normes françaises et le seuil appliqué à Taishan en ce qui concerne le circuit primaire. « En France, il y a un niveau de 150 gigabecquerels par tonne d’eau. En cas de contamination dans le circuit primaire, la règle est d’arrêter le réacteur sous 48 heures », affirme Manon Besnard. Selon des informations du Parisien, le seuil appliqué à la centrale de Taishan s’élève désormais à 324 gigabecquerels par tonne d’eau. Et les dernières mesures relèveraient des niveaux entre 250 et 300 gigabecquerels...
Des responsabilités plus grandes que prévu pour Framatome
Même si EDF se montre rassurant, les défauts sur l’étanchéité des gaines peuvent avoir des conséquences sur le fonctionnement de la centrale. « Le circuit primaire est purgé de ses gaz au fil de l’exploitation et les effluents sont stockés pendant une période de décroissance de la radioactivité avant d’être rejetés. Si on augmente le volume, le risque est de se retrouver en flux tendu et de devoir rejeter avant que la radioactivité ait décru suffisamment », pointe Manon Besnard.
« Nous n’avons pas le détail des contrats, mais cela pose des questions de responsabilité entre l’exploitant chinois et Framatome puisque c’est Framatome qui a fabriqué les combustibles, analyse Manon Besnard. L’exploitant fait prendre à Framatome des responsabilités plus grandes sur les assemblages que ce qui était prévu au départ, puisque Framatome a fourni des assemblages pour certaines conditions d’utilisation. »
Avec Reuters



