L'Usine Nouvelle. - Au cœur de votre livre "Abondance et liberté", il y a la déconstruction de ce que vous avez appelé le "pacte libéral". Quand apparaît-il et en quoi consiste-t-il ?
Pierre Charbonnier. - Il se noue à deux moments et dans des termes différents. La première fois, au XVIIe siècle. Le philosophe John Locke est un bon exemple : pour lui, l’infrastructure matérielle de la conquête des droits est l’amélioration de la terre. On crée un lien entre droits de l’individu et amélioration technique, dans un contexte où les ressources sont limitées. Ce pacte est relancé au XIXe siècle alors que l’accès aux ressources fossiles et le colonialisme laissent penser que l’abondance et les libertés vont croître éternellement et simultanément. Le débat à l’époque est de savoir si cela se fera sous la tutelle de la classe des propriétaires ou de celle des prolétaires. Ce pacte est quasi fanatisé, au point qu’il n’est pas complètement déconstruit aujourd’hui. Dans une large mesure, nos gouvernements pensent qu’il est indépassable, cherchant la croissance à tout prix.
C’est pour cela que vous écrivez que "la croissance a confisqué la démocratie" ?
Après la Seconde Guerre mondiale et la formation de l’État social de type keynésien, se mettent en place un ensemble d’institutions qui garantissent indissociablement la protection sociale de l’individu et l’accumulation matérielle. Produire plus, c’est assurer davantage de protection. À cet égard, il faut lire les travaux de Jean Fourastié sur les Trente Glorieuses. Il met en évidence l’idée très répandue alors selon laquelle les peuples s’étant durement fait la guerre, il importe d’assurer le confort domestique qui aura pour effet d’absorber les passions politiques. Le résultat de toutes ces approches est qu’elles ont associé dans nos esprits et dans les théories économiques un lien entre nos libertés et les énergies, fossiles ou non.
À aucun moment, on a craint un épuisement des ressources…
Historiquement, il y a des mouvements de balancier entre des moments de ferveur, où on pense les ressources illimitées, et des moments d’inquiétude. Au début du XIXe siècle, Malthus tire la sonnette d’alarme, voyant la population augmenter plus vite que les ressources naturelles. Avec la découverte du charbon, on assiste à une désinhibition partielle dans le rapport au progrès. Puis de nouvelles découvertes et le pétrole laissent croire que la limitation des ressources n’est plus une question pertinente. Avec les chocs pétroliers, le doute revient. Nous sommes sortis de cette configuration. Le problème a changé de forme : il y a désormais trop de ressources fossiles et il faut trouver un moyen de ne pas les exploiter, car l’environnement ne pourra pas les absorber. D’ailleurs, un nouveau débat émerge sur les énergies renouvelables. Elles ne sont pas gratuites, il faut des convertisseurs, des technologies de stockage. Elles ne vont pas nous faire sortir de la conflictualité environnementale. C’est pour cela que la vraie question est celle de la sobriété.
Entre abondance et liberté, vous choisissez la liberté. Mais l’exemple de la Chine ne montre-t-il pas que les peuples préfèrent le maintien de l’abondance matérielle, quitte à sacrifier des libertés ?
Je crois qu’il est important et urgent d’inventer une autre abondance qui serait écologiquement sobre. Par exemple, faire en sorte que plus de personnes aient accès à des espaces verts n’a pas un coût écologique délirant. C’est une nouvelle forme d’abondance où on organise collectivement la prospérité. Idem pour un service public de transports de qualité. Ce n’est pas contradictoire avec les limites écologiques ni avec le développement démocratique. George Monbiot, un journaliste britannique, a inventé une formule que je trouve intéressante : "Private sufficiency, public luxury" ["sobriété personnelle, luxe public"]. On peut envisager de nouvelles formes de prospérité de cette sorte.

Malthus a été caricaturé. N’avait-il pas raison ? En quoi peut-il nous inspirer ?
Il y a une actualité de Malthus, mais elle est tragique. En caricaturant un peu, Donald Trump pense que les pauvres doivent mourir pour laisser vivre les riches en paix. Qu’au banquet de la nature, il n’y a pas de place pour tout le monde. Malthus a une vision politique où, in fine, c’est la mort qui tranche. À cela, la tradition socialiste, et notamment Proudhon, répond : "Il faut que tout le monde vive." C’est la tradition de la pensée sociale à laquelle j’appartiens. Cela n’interdit pas de traiter la question de la démographie, mais les moyens malthusiens sont dépassés. Par l’accès à l’éducation des jeunes filles, leur scolarisation, leur émancipation, la contraception, on peut faire baisser le taux de natalité et donc laisser de la place pour d’autres vivants sans en passer par une discipline mortifère.
Le problème n’est pas tant le nombre d’humains que leur mode de consommation…
Le problème n’est pas seulement le nombre d’humains, mais le sac à dos écologique qu’ils portent, c’est-à-dire le coût matériel de leur mode de vie. Il est inutile et souvent raciste de rejeter la faute sur des populations dont la démographie est dynamique, mais dont le niveau de vie est sobre.
À quoi attribuez-vous les impasses de l’écologie politique en France ?
L’échec politique de l’écologie vient du manque de prise en compte de la question sociale. La question écologique était présentée comme un dépassement des valeurs vénales du matérialisme, du consumérisme... Pour les classes populaires, cette manière de poser le problème a été perçue comme un mépris de classe. Difficile de parler de sobriété heureuse quand une partie de la population française estime qu’elle n’a pas bénéficié de la croissance. De ce point de vue, le mouvement des Gilets jaunes a été passionnant. Il oblige les écologistes à recoder leur idéal de dépassement de la société de consommation par des moyens égalitaires. Les Gilets jaunes ont montré que l’écologie devait se réformer. De même, les échecs de la social-démocratie viennent de ce qu’elle est restée inféodée aux exigences de compétitivité, de croissance.
Pour vous, l’écologie, ce n’est donc pas seulement conserver la nature…
Bien conçue, l’écologie est la condition de nouvelles conquêtes démocratiques dans un monde perturbé par l’activité industrielle. J’ai conscience que ce n’est pas simple à élaborer. Dans le contexte actuel où on nous demande des sacrifices, par exemple avec la réforme des retraites, l’écologie pourrait dire : "Nous aussi, on va demander des sacrifices, mais qui seront le support pour de nouvelles conquêtes sociales." Mais je ne sais pas quelle structure partisane le formulera.
Uber explique qu’il optimise l’infrastructure de transport, qu’en pensez-vous ? La green tech n’est-elle pas une partie de la solution ?
Sur l’économie du partage, il y a eu une effervescence il y a une dizaine d’années environ. Depuis, on a vu qu’il n’y avait rien de partagé, que c’était une stratégie d’investissement assez classique, avec destruction du droit social. Le mouvement de green start-up traduit un désir du maintien du pacte libéral : on va continuer à générer de l’émancipation matérielle et politique en même temps sur la base du développement technologique. Uber et les autres VTC restent des services de mobilité fossile avec des structures inégalitaires. Face aux encombrements de Los Angeles, Elon Musk préfère construire des galeries souterraines pour la voiture individuelle. Il traite ceux qui préféreraient des métros de "subway stalinists"...



