Malgré leurs prestigieux diplômes, ces jeunes ne travaillent pas dans la finance ou l’industrie au sommet d’un gratte-ciel de la Défense, mais au deuxième étage d’un bâtiment sans prétention dans le IXe arrondissement de Paris. Âgés de 23 à 27 ans, Maxime Efoui-Hess, Alessia Clausse et Erwan Proto préfèrent travailler pour The Shift Project, un laboratoire d’idées fondé en 2010 à l’initiative d’un groupe d’experts, en particulier de son actuel président, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici. Depuis sa création, The Shift Project poursuit un objectif : influencer les politiques publiques française et européenne en faveur de la décarbonation de l’économie par une réduction des consommations énergétiques et le remplacement des énergies émettrices de gaz à effet de serre.
Respectivement diplômés de l’Isae-SupAero, de Sciences Po Grenoble et de Centrale Paris, Maxime, Alessia et Erwan ont découvert l’association durant leurs études, puis l’ont intégrée en stage, désireux de s’investir sur les questions d’énergie et de climat. "Lors de ma première année d’école, j’avais la sensation que le leadership dont on nous parlait évacuait complètement les enjeux environnementaux", se souvient Erwan, qui précise que le processus d'évolution a depuis été enclenchée à Centrale Supelec. Sans dévoiler leur rémunération, tous concèdent que leur décision de rejoindre The Shift Project n’a pas été motivée par l’argent. "C’est sûr qu’on ne gagne pas autant que dans un grand groupe", reconnaît Maxime, l’aîné, une tasse de café entre les mains.

Le cœur de l’activité du think tank est d’éveiller les consciences. En juillet 2019, c’est lui qui révélait que la vidéo en ligne avait émis 300 millions de tonnes de CO2 en 2018 – soit 1 % des émissions mondiales – et pointait du doigt la responsabilité des plates-formes comme Netflix et YouTube. "Nos rapports ont des conséquences sur le plan politique, sur les entreprises et sur le grand public, estime Alessia, chargée de mission mobilité. Nous bénéficions d’une confiance difficile à obtenir dans des sociétés classiques hiérarchisées." Celle qui n’est pas ingénieur, mais a réalisé son master 2 à Sciences Po Grenoble en partenariat avec l’école d’ingénieurs Grenoble INP, apprécie le travail de réflexion sur le long terme qu’implique chaque dossier.

Des convictions... au prix d’une certaine précarité
Depuis son arrivée, il y a un an, elle planche sur un rapport pour décarboner la mobilité dans les zones de moyenne densité. "Nous avons réalisé cinq études de cas sur des territoires, interrogé les collectivités, leurs partenaires et des dizaines d’experts", explique-t-elle. Maxime est chef de projet et travaille sur les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les activités numériques. Quant à Erwan, assistant chargé de projet, il construit un référentiel méthodologique pour les études prospectives sur la transition des systèmes énergétiques et électriques. Avec un budget de 700 000 euros en 2018 et de 950 000 euros en 2019, The Shift Project salarie une dizaine de personnes. Le bémol pour ces jeunes diplômés ? Une certaine précarité. Si Maxime est en équivalent CDI, ses deux collègues sont en CDD. "Je suis spécialisée dans la mobilité, donc je travaille tant qu’il y a un projet sur ce sujet", souligne Alessia. Les uniques financeurs du groupe de réflexion sont des entreprises comme la SNCF, Bouygues, Thalys, Vinci et EDF. Pour certains, ce soutien égratignerait son indépendance et ferait l’alibi écologique de ces sociétés. "Nous œuvrons dans l’intérêt général et nous saisissons des sujets que nous pensons inévitables pour assurer une transition efficace, sans que nos choix soient soumis au veto de nos financeurs", affirme Maxime.

Un vivier d’ingénieurs bénévoles
Depuis plusieurs années, les travaux du Shift Project recueillent un réel écho. Ses propositions sur la rénovation énergétique des bâtiments, par exemple, ont contribué à l’élaboration de la loi de transition énergétique de 2015. Son pouvoir de séduction grandit aussi au sein des établissements d’enseignement. "De plus en plus d’anciens de Sciences Po veulent en savoir plus sur mon travail", constate Alessia. Les écoles d’ingénieurs sont un vivier pour recruter des "shifters", des bénévoles – pour la plupart âgés de 25 à 35 ans – qui prêtent main-forte sur certains projets. Parmi eux, Vincent Lefoulon, diplômé de Grenoble INP Ensimag, qui aide The Shift Project à développer une plate-forme en ligne sur laquelle les enseignants peuvent partager leurs ressources sur les questions d’énergie et de climat. Comme beaucoup, il a sauté le pas "après avoir écouté le discours rigoureux de Jean-Marc Jancovici". Les interventions du médiatique président du think tank, lui-même ingénieur diplômé de Polytechnique, ont un succès retentissant sur YouTube et auprès des étudiants. En décembre 2019, sur 2 309 "shifters", la moitié étaient des ingénieurs.
L’engagement de cette nouvelle génération ne se limite pas au Shift Project. Alessia est végétarienne, privilégie le local et les produits de saison. Maxime tend vers une sobriété numérique et limite le visionnage de vidéos sur les réseaux sociaux. "Je priorise : utiliser des ressources pour envoyer un selfie ou écouter un podcast " Erwan n’emprunte l’avion qu’en cas d’extrême nécessité. "Je ne pars pas en vacances au Japon et ne cherche pas de travail à Los Angeles", illustre-t-il. Des réflexions qui gagnent leurs proches, comme le confie Alessia : "Mon père suit en ligne les cours énergie-climat de Jean-Marc Jancovici à Mines ParisTech." La figure tutélaire du Shift Project gagne jusqu’aux "boomers".



