C’est sur une table en bois au bord d’un étang, choisi comme lieu de rendez-vous pour «éviter les oreilles indiscrètes», que Patricia Laederich liste, les uns après les autres, les dangers que pose selon elle l’extraction de lithium en Allier. Depuis quelques mois, la porte-parole de “Préservons la forêt des Colettes”, une association locale née pour s’opposer à un projet éolien et dont le logo comprend désormais le slogan “lithium, non merci” surplombant une goutte d’eau claire, se forme à toute vitesse aux questions minières. Un nouveau combat entamé depuis octobre 2022, quand le village d’Echassières, à une quinzaine de minutes en voiture, a eu la confirmation officielle qu’il pourrait bientôt accueillir la première mine de lithium française.
Le grand projet, destiné à répondre au marché en plein boom des batteries de véhicules électriques, est porté par Imerys. Un groupe français champion des minéraux de spécialité pour l’industrie, qui a réalisé près de 4,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022. Avec un investissement estimé à un milliard d’euros pour une promesse de 1 000 emplois directs et indirects, le lithium made in France séduit les habitants de la région. Mais il pourrait dérailler face aux oppositions, qui multiplient les critiques envers le projet et ses points aveugles.
Inquiétudes pour le réseau hydrographique
«L’eau est le gros problème : la mine en aura besoin pour fonctionner, mais va aussi rencontrer des failles et des sources», démarre Patricia Laederich, en décrivant arbre par arbre comment «la hêtraie de la forêt des Colettes, qui abrite une biodiversité remarquable, a déjà beaucoup souffert ces dernières années en raison du stress hydrique». Carte à l’appui, elle décrit comment la majorité du réseau hydrographique local démarre de la “bosse” des colettes, qui culmine à 720 mètres d’altitude et compte d’ailleurs plusieurs anciens lavoirs.
photo Pascal Guittet A Echassières, des autocollants "lithium non merci" ont fait leur apparition (crédits photo : Pascal Guittet)

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Quels seraient les risques ? «La mine peut agir comme un drain pour le réseau hydrographique. Le broyage fin libère aussi des métaux lourds qui peuvent se faire la malle quand la pluie s’infiltre par exemple, donc on s’attend à des impacts sur l’eau qui iront bien au-delà du site minier, en temps et en lieu», explique Cécile (qui souhaite rester anonyme), ingénieure en génie civil spécialisée dans l’hydroélectrique, qui a rejoint l’association pour lutter contre le projet. Alors qu’Imerys met en avant la compacité du granit exploité, qui limite la perméabilité avec la nappe, ellerétorque avec la question«des infrastructures d'accèsau gisement, qui ne seront pas creusées dans les horizons géologiques granitiques et peuvent être perméables».
Encore en cours de définition du projet, Imerys affirme ne pas pouvoir communiquer sur la consommation d’eau précise de la mine, ou de l'usine de raffinage qui devrait être accueillie dans une ville voisine, comme Montluçon ou Commentry (qui ont toutes deux fait part de leur intérêt). Le groupe minier a débuté une étude hydrologique sur l’année 2023 et indique devoir attendre quatre saisons, soit une année complète, avant d'obtenir des résultats fiables et communicables.
Réutiliser l'eau au maximum
La consommation de la mine d’Imerys sera «moindre» que celle des mines de lithium existantes, rassure pourtant déjà Fabrice Frébourg, chargé des procédures d’autorisation environnementale pour ce projet, baptisé Emili. Si un cycle totalement fermé est impossible à atteindre en raison des pertes de production, notamment lors de la concentration du minerai puis de son transport sous forme de boues, «nous voulons réutiliser l’eau au maximum», souligne l'ingénieur en génie environnemental. Il reconnaît tout de même qu'Imerys «regarde dans la région pour voir les sources d’appoint potentielles, où les prélèvements seraient acceptables pour le milieu».
Une option «irresponsable» pour les opposants, qui notent les sécheresses récurrentes dans les cours d'eau locaux comme la Sioule. «Il faut nous laisser le temps de faire les études et de stabiliser les aspects techniques, sachant que les études et mesures que nous faisons aujourd’hui doivent nous permettre de confirmer nos plans», plaide Fabrice Frébourg.
photo Pascal Guittet Le lithium est contenu dans des micas, eux-mêmes pris dans une structure de granit dure qui sera concassée... Au risque de libérer d'autres métaux lourds, s'inquiètent les opposants (crédits photo : Pascal Guittet)
Le dialogue s’apparente à un débat point par point. Concernant les dangers pour la forêt d’abord, Imerys met en avant ses actions d’évitement et de compensation des dommages à la biodiversité, et souligne que son permis exploratoire de recherche, renouvelé en 2021, a été restreint à une zone de 7,6 kilomètres carrés qui ne mord pas sur le massif domanial. La première campagne d’exploration «a montré que le granit rose des colettes ne contient pas de lithium», explique Dominique Duhamet, directeur industriel du projet Emili. Du côté des déchets ensuite, Imerys souligne sa volonté de les enfouir dans la mine. Impossible selon les opposants, qui pointent que la roche à l'air libre foisonne et gagne en volume... tandis qu'Imerys note que les micas qui contiennent le lithium et les coproduits de la mine (des feldspath et du tantale) seront commercialisés et permettront de gagner de la place.
«Il est difficile de juger le projet car il y a peu d'informations, par exemple sur le tonnage précis de roches qui seront extraites, ou sur celui des déchets», juge Judith Pigneur, experte des questions minières chez négaWatt, qui rappelle que «enfouir les déchets pose des problèmes de contrôle et des risques d'infiltration», mais estime difficile de se prononcer pour l'instant sur le projet. «Imerys a communiqué très tôt et d'un point de vue technique, leur niveau de certitude dans leur réserve reste faible, au niveau "présumé", qui est le plus bas pour communiquer.»
Faut-il du lithium en France ?
Au-delà des aspects techniques se dessine un casse-tête environnemental, alors que le lithium est, comme le rappelle Daniela Liebetegger, la responsable des parties prenantes d'Imerys, «indispensable pour électrifier le transport routier» et donc lutter contre le réchauffement climatique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation de lithium pourrait être multipliée par 40 en 20 ans en raison de la transition énergétique.
Une étude de l'association environnementale négaWatt a récemment chiffré que d'importants efforts de sobriété permettraient de diviser les futurs besoins en lithium de la France par trois. Une quantité qui nécessite tout de même de creuser une nouvelle mine, reconnaît Judith Pigneur. «On peut dire que la France doit prendre sa part, admet-elle, mais il ne faut pas penser que relocaliser des mines va empêcher une mauvaise gestion des salars andins».
Si le discours de relocalisation porte aux oreilles de certains militants écolos, d’autres opposants le refusent, et pointent la perpétuation d’un même modèle de consommation, mais électrique. «Le lithium n’est pas une bonne idée, ni ici, ni ailleurs», tranche Patricia Laederich. Elle préfère d’«autres solutions qui ne nous obligeraient pas à consommer autant», en citant les mobilités douces et les transports en commun pour limiter les besoins en batteries, ainsi que les chimies émergentes au sodium.
Des controverses que la Commission nationale du débat public, qu’Imerys doit saisir dans les prochains mois, aura toutes les peines à débloquer. Récemment, la compagnie minière a eu la surprise de voir la carrière de Beauvoir apparaître sur une carte du Journal du dimanche, classée parmi les sites surveillés par le ministère de l’Intérieur en raison des risques de contestation radicale. «Nous avons pris le parti de communiquer très vite pour que personne ne nous dise que tout est déjà écrit dans la pierre de notre côté. Avec du recul, nous sommes peut-être venus trop tôt», s’interroge Daniela Liebetegger, consciente de ne pas pouvoir apporter de réponse rapide aux inquiétudes. Au risque de donner du grain à moudre aux oppositions.
En Europe, les mines de lithium très contestées
Si l’on parle beaucoup du lithium géothermal, porté par Eramet en France ou Vulcan Energy en Allemagne, plusieurs mines de lithium de qualité batteries sont aussi à l’étude sur le Vieux continent. Mais les plus gros projets peinent à voir le jour.
- Jadar - Malgré la décision du géant minier Rio Tinto d’investir 2,4 milliards de dollars dans cette mine de jadarite, un minerai contenant du lithium et du borate, à l’ouest de la Serbie, le projet est au point mort. Après d’importantes manifestations, le gouvernement serbe a annoncé début 2022 annuler les permis déjà obtenus par Rio Tinto, qui espérait produire 58 000 tonnes de carbonate de lithium par an. Un coup dur pour la multinationale anglo-australienne, qui affirme toujours travailler avec les parties prenantes pour relancer la mine.
- Cova do Barrosso - porté par l’entreprise britannique Savannah Ressources au Portugal, le projet vise à exploiter d’importants gisements de spodumène à ciel ouvert. Mais la société fait face à des oppositions sur le terrain, et n'a toujours pas obtenu son autorisation environnementale, dont le dossier fait des aller-retours avec les autorités portugaises depuis début 2020.
- San José - à l’est de l’Espagne, le projet de mine de lithium d’Extremadura New Energies, une filiale de la société australienne Infinity Lithium, progresse lentement. Après des mobilisations, cette dernière a revu ses ambitions initiales d’extraction à ciel ouvert, et propose désormais un schéma souterrain pour un investissement total de 800 millions d’euros. Après avoir obtenu un nouveau permis d’exploration en 2023, l’objectif est maintenant de mener les études nécessaires pour avoir l’autorisation de commencer à creuser, pour une ouverture prévue en 2026.



