Entretien

«La sobriété permettrait de diviser par trois les besoins de la France en lithium», estime Judith Pigneur, de négaWatt

Diminuer sérieusement la taille des voitures électriques et limiter les déplacements individuels permettrait de diviser par trois les besoins en lithium de la France d'ici à 2050, chiffre un rapport récent de négaWatt. Judith Pigneur, ingénieure géologue spécialiste des impacts sociaux et environnementaux de l'extraction des métaux, explique pourquoi l'association environnementale défend la sobriété minière, sans pour autant exclure l'ouverture de nouvelles mines.

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Les salars du Chili, de l'Argentine et de Bolivie consomment beaucoup d'eau pour extraire du lithium, nécessaire à la fabrication des voitures électriques.

L’Usine Nouvelle.- Vous avez récemment publié une note appelant à la « sobriété » sur le lithium. Pourquoi est-ce un enjeu aujourd’hui ?

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Judith Pigneur Judith Pigneur

Judith Pigneur.- D’un point de vue industriel tout d’abord, les augmentations de la production de lithium qui sont prévues sont très ambitieuses, au point qu’on a du mal à croire qu’elles soient réalistes ! L’Agence internationale de l’énergie, par exemple, prévoit d’ici à 2040 une production annuelle multipliée par huit. Un essor très rapide, à l’image de ce qui est prévu pour la montée en puissance des véhicules électriques alors que l’Union européenne a acté l’obligation de ne vendre que des véhicules zéro carbone à partir de 2035. C’est bien, mais en sachant que l’ouverture d’une mine prend généralement entre cinq à dix ans, respecter ce tempo sera difficile. A ce premier frein, industriel, s’ajoute un frein écologique car pour le dire simplement : plus on fait les choses rapidement, moins on les fait bien. C’est d’ailleurs pour ça que l’ambition du Critical raw materials act de réduire les délais d’attribution de permis d’exploitation est inquiétante. D’autant que de manière générale, plus on va ouvrir de mines, plus l’impact de l’activité minière sera important.

Quels sont les impacts environnementaux de l’extraction de lithium ?

Tout dépend des mines. Globalement, on peut bien sûr limiter les impacts environnementaux avec une bonne gestion (traitement des eaux usées, plan de stockage des déchets…) mais il y a aussi une part d’impacts incompressibles, qui découle de l’emprise foncière de la mine ou des déchets… Issus du broyage des roches, ils occupent un volume phénoménal et contiennent souvent naturellement des substances toxiques qui peuvent se disséminer dans l’eau et l’air. L’extraction minière participe à la destruction des habitats qui est aussi le premier facteur d'atteinte à la biodiversité et consomme beaucoup d’eau, notamment dans le cas des salars de lithium d’Amérique du Sud. Au Chili, 70% des prélèvements en eau du pays sont utilisés pour l’activité extractive ! Par contre, on ne connaît encore pas l’impact des nouveaux gisements. En Australie, l’exploitation de roche à spodumène, à Greenbushes, ne pose pas trop de problème de toxicité des déchets. Mais en Allier, par exemple, [où Imerys développe un projet d'extraction de lithium] l’idée serait d’exploiter des micas lithinifères dans une roche de type granite, il peut donc y avoir des radioéléments et il faut une étude spécifique.

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"Il n’y aura pas nécessairement de problème de ressources, mais la question que négaWatt pose, c’est à quel moment on s’arrête quand les trajectoires de consommation sont en explosion ?"

—  Judith Pigneur

Combien de lithium contient une voiture aujourd’hui ?

En moyenne, un véhicule électrique a une batterie de 300 à 600 kilos, dont 5 à 10 kilos de lithium-métal [inséré sous forme de carbonate ou d’hydroxyde, 4 à 5 fois plus lourd]. La trajectoire de l’Agence internationale de l’énergie, qui envisage de remplacer la plupart des voitures thermiques par de l’électrique (avec tout de même un peu de sobriété dimensionnelle) nous amène donc à 800 000 tonnes de lithium métal en 2040. Pour rappel : les réserves prouvées sont à 22 millions de tonnes. Elles vont évidemment augmenter et il n’y aura pas nécessairement de problème de ressources, mais la question que négaWatt pose, c’est à quel moment on s’arrête quand les trajectoires de consommation sont en explosion ? Une étude récente chiffre que si on cumule tous les projets miniers passés et prévus, leurs impacts toucheront 5% des terres émergées (avec une hypothèse d’impact conservatrice).

D’où la sobriété ?

Aujourd’hui, l’Europe veut assurer 10% de sa consommation de métaux. Mais ce n’est pas beaucoup, et la sobriété est un levier pour faire davantage et gagner en autonomie, en se réappropriant la question minière avec du sens. Cela veut aussi dire réinterroger la question de l’usage : ouvrir une mine qui aura des impacts environnementaux pour faire des batteries et limiter l’émission de gaz à effet de serre dans le cadre d’un plan de transition raisonnable, ça peut se défendre. Si c’est pour faire des SUV électriques sept places, c’est plus discutable ! C’est pour cela que limiter la consommation aide. Une micro voiture, par exemple, consomme trois à six fois moins de lithium et suffit pour un usage citadin. Cette sobriété dimensionnelle, couplée avec l'usage du biogaz, du covoiturage et de la sobriété, en modérant nos déplacements et en limitant la place de la voiture individuelle, permet selon nos calculs de diviser la consommation de lithium par trois par rapport à l’augmentation attendue en France.

Vous parlez de 128 000 tonnes consommées en France d’ici à 2050… Peut-on les atteindre sans extraction et en comptant, par exemple, uniquement sur le recyclage ?

Aujourd’hui, nous consommons autour de 3 000 tonnes de lithium par an. Si l’on regarde les scénarios prévus, la France seule consommera d’ici à 2050 trois fois plus de lithium que ce que le monde produit en un an [soit autour de 330 000 tonnes] ! C’est trop, mais cela dit, même en activant tous les leviers de sobriété, on a besoin de nouvelles mines. Il n’est possible de recycler que ce qui a été extrait et pour l’instant, trop peu de lithium a été sorti pour faire de nouvelles batteries uniquement via le recyclage. Par contre, il faut limiter au maximum l’extraction, car chaque tonne de plus augmente l’impact de l’activité minière. On peut aussi se demander où miner : on peut dire que la France doit prendre sa part, mais il ne faut pas penser que relocaliser des mines va empêcher une mauvaise gestion des salars andins. Ce qu’il faut, c’est appliquer un véritable devoir de vigilance en se préoccupant des droits environnementaux et humains là où l’on se fournit. L’argument de l’emplacement géographique se discute ensuite, mais pour l’instant il n’est pensé que du point de vue géopolitique et économique. L’orientation principale du Critical raw material act de la Commission européenne, c’est la sécurisation des approvisionnements. Mais il manque le pilier sobriété et la question de l’usage des métaux extraits, dont rien ne garantit qu’ils iront vers la transition écologique.

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