L'Usine Nouvelle - Pourquoi défendez-vous la sobriété matière ?
Emmanuel Hache - La consommation journalière de matériaux (minerais, métaux, énergie et biomasse) s’élève à 34 kg par jour et par personne dans le monde. Nous étions à 26 kg au début des années 2000 et nous devrions atteindre 45 kg en 2060 ! Ces extractions engendrent des pressions environnementales sur l’air, le sol et les eaux. D’autant que l’empreinte minière, soit tout ce qu’il faut artificialiser pour construire une mine et produire un métal, augmente avec la baisse de la concentration des minerais. On peut penser aux éléments de terres rares, qui apportent les vitamines des technologies modernes mais dont l’exploitation est très polluante et destructrice pour l’humanité et la biosphère. La ville de Bayan Obo, en Mongolie intérieure en Chine, est entourée de "villages du cancer".
À quoi ressemblerait une industrie frugale ?
Attention : les industriels parlent souvent d’efficacité, ce qui signifie produire la même chose avec moins de matière. Mais c’est un enfermement dans la technologie. La frugalité suppose de penser son appareil productif pour ne pas surconsommer, donc de s'interroger sur les besoins et d’adapter la dimension des produits et des équipements. Par exemple, en remettant en cause le poids des véhicules individuels et leur centralité dans la vie moderne.
Globalement, il faut diminuer la masse de métaux utilisés, mais aussi leur variété. Un téléphone filaire comporte douze métaux, un GSM du début du siècle, vingt-cinq, et un smartphone d’aujourd’hui une cinquantaine... Utiliser une telle diversité de métaux, qui plus est avec des usages dispersifs faits d’alliages et de petites quantités, limite la capacité de recyclage. Un produit éco-conçu doit donc éviter les mélanges. Mais cela suppose d’abandonner la course délirante à la conception innovante et à la performance pour aller vers la simplicité technologique.
Comment s’y diriger ? Vous avez parlé d’un Yuka des matériaux...
Oui. Cela servirait d’abord à donner des informations au consommateur, qui ne sait pas combien il y a de cobalt, de lithium ou de cuivre dans un produit. Ni si leur production a fait travailler des enfants dans des mines en République démocratique du Congo, par exemple. Cela pourrait servir aux industriels. Eux-mêmes ne savent pas toujours ce qu’il y a dans les produits qu'ils vendent et achètent. Les chaînes de production sont très déstructurées, avec des produits semi-finis difficiles à tracer. Cela permettrait aux industriels d’améliorer leurs produits et de les comparer à d’autres similaires.



