« Reuse » et « Reut », deux acronymes pour désigner la réutilisation des eaux usées traitées, sont devenus le leitmotiv des professionnels de l’eau face à la pénurie. Le gouvernement leur a emboîté le pas depuis l’épisode de sécheresse qui touche l’ensemble des régions métropolitaines. Il prévoit de multiplier cet usage par trois d’ici à 2025. « Trois fois pas grand-chose, cela ne fait toujours pas grand-chose », ironise Laurent Brunet, le directeur technique eau France de Suez. Car le taux de réutilisation des eaux usées traitées au niveau national oscille entre 0,6 et 0,8 %, contre 8 % en Italie, 15 % en Espagne et plus de 80 % en Israël. Dans la capitale de la Namibie, les eaux usées sont même réutilisées à 50 % en eau potable. « C’est la première fois que tout le monde se sent concerné, se réjouit Christophe Tanguy, le directeur des opérations du groupe Saur. Il faut faire avec les contraintes réglementaires, il est logique d’être extrêmement prudent. »
Le ministère de la Transition écologique rappelle que « dans le cadre de la planification écologique, en 2022, le gouvernement a mobilisé 100 millions d’euros supplémentaires pour accélérer la résilience des territoires face au risque de sécheresse. […] Dans les prochains mois, de nouvelles solutions d’amélioration de la résilience des bassins versants et de sécurisation de l’accès à l’eau seront financées. » Y compris des projets de Reuse ? Le futur "plan eau", qui doit être annoncé jeudi 30 mars, devrait faire la part belle à la réutilisation des eaux usées. « On va évidemment modifier les règles en ce qui concerne les eaux usées traitées. Dans ce domaine, la France est très en retard » a indiqué le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, mardi 14 mars, sur Radio Bleu Azur.
Quelques initiatives voient le jour. Pour l’eau potable, le projet Jourdain de Vendée Eau soutenu par Veolia sera expérimenté en 2023 (150 m3 par jour). Le démonstrateur fonctionnera en situation réelle entre 2024 et 2027, avant évaluation, augmentation de sa capacité et un éventuel développement sur d’autres territoires. « Pour nous intéresser à la Reuse, nous sommes partis des eaux de piscine sans chlore il y a vingt-deux ans, explique Benoit Gillmann, le PDG de Bio-UV, une PME de 150 employés qui développe les solutions techniques. Les ultraviolets de type C sont parfaitement indiqués pour rendre l’eau conforme pour être utilisée ou bue, si elle est traitée en sortie de station d’épuration avec des UV et des membranes d’ultra-filtration. À Singapour, ils intègrent dans le réseau d’eau potable une partie de la Reuse. » Bio-UV a récemment équipé la station d’épuration de Lunel (Hérault) de deux réacteurs de type RW dotés de lampes UV basse pression amalgame. Dans les Hautes-Pyrénées, l’entreprise a accompagné Sede (filiale de Veolia) sur le projet Smart Ferti Reuse pour irriguer les grandes cultures, notamment le maïs. À Narbonne (Aude), toujours avec Veolia, il s’agit d’irriguer les vignes…

Champions français à l’international
Autre acteur du marché de l’eau, Saur est intervenu dans l’île de Ré, « une idée sortie de la tête du maire en 2008 et mise en place en 2011, explique Frédérique Nakache, ingénieure expertise process et microbiologie. Accompagnés par l’Agence régionale de santé, nous avons pu alimenter les maraîchers, les golfs, les centres équestres et les usages de la mairie. » Suez a développé l’arrosage du golf du Cap d’Agde (Hérault) avec la Reut. Mais les champions français de l’eau ont surtout développé leur savoir-faire à l’international. À Agbar (Espagne) et à Aguas Andinas (Chili), Veolia recycle une grande part des eaux usées qu’elle collecte. Suez, qui se revendique comme le pionnier de la Reuse, l’a développée dans la région de Milan dès 2004, pour l’irrigation de 22 000 hectares agricoles, et en Chine, dans le parc industriel chimique de Shanghai. « Dans l’industrie, rappelle Laurent Brunet, il faut que l’usine soit proche de la station d’épuration, voire du réseau d’eau potable. [La Reuse] devient vraiment intéressante quand les industriels peuvent mutualiser, comme à Shanghai. »
Les technologies sont donc matures : il s’agit d’ajouter un traitement en sortie de station d’épuration, où plus de 80 % du travail est déjà fait, au lieu de rejeter l’eau dans la nature. « La question est de savoir qui finance », s’interroge Laurent Brunet. Et Christophe Tanguy de préciser : « Le coût n’est rien par rapport à celui de l’approvisionnement par citerne et camion. » Alors pourquoi un tel retard ?
Un retard lié aux lourdeurs administratives
L’Espagne, l’Italie, Israël ont bougé par nécessité, comme nous allons le faire. Les industriels doivent se “dérisquer”
— Pierre Ribaute, directeur général eau France de Veolia
« Mes collègues espagnols me disent : “Regardez l’Espagne, c’est votre futur” », explique Pierre Ribaute, le directeur général eau France de Veolia. Il y a dix ans, qui eut cru qu’on allait manquer d’eau ? L’Espagne, l’Italie, Israël avaient déjà un problème de ressource. Ils ont bougé par nécessité, comme nous allons le faire. Et les industriels doivent se “dérisquer”, il y a des enjeux de RSE mais aussi économiques. » Ce qui s’est passé cet été va accélérer la prise de conscience. « L’industrie va beaucoup plus vite que les collectivités, reconnaît-on chez Saur. L’agroalimentaire en est aux balbutiements, mais l’oil and gas et la pharmacie sont en avance. » Pour accélérer, il faudra peut-être s’inspirer de notre voisin belge. « Avec les nouvelles réglementations, pour ouvrir une usine, un industriel doit prouver qu’il récupère l’eau et fait de la Reuse pour partie. 30 % des investissements sont récupérés en subventions », explique Kris Lambert, le directeur Veolia eau Belgique.
Le retard français proviendrait aussi de la lourdeur administrative. « L’école de l’eau française est reconnue mondialement, s’énerve Benoit Gilmann. Or il faut monter un dossier, demander des dérogations, des autorisations préfectorales, apporter un grand nombre de preuves à l’Anses… », qui répond qu’« un cadre réglementaire se met en place progressivement. Le nouveau décret du 10 mars 2022 ouvre d’autres usages, limités auparavant à l’irrigation agricole et à l’arrosage des espaces verts. » Éléonore Ney, chef de l’unité d’évaluation des risques liés à l’eau à l’Anses, insiste : « Un projet de Reuse est complexe. La réglementation peut être considérée comme lourde, mais il s’agit d’enjeux bactériologiques et chimiques. Certains projets ne sont pas pertinents. » N’oublions pas que l’eau des stations d’épuration est rejetée dans le milieu naturel, les zones humides et les rivières. La Reuse n’est pas la panacée, mais cette solution doit s’ajouter à une meilleure gestion des réseaux d’eau potable (20 % de pertes en moyenne), à la limitation de l’artificialisation des sols et de certaines cultures très consommatrices. Et à une meilleure gestion de la consommation, notamment par l’industrie.
Un réseau vieillissant
- 149 litres d’eau potable consommés par habitant et par jour (5,3 milliards de mètres cubes au total)
- 0,63 % Le taux de renouvellement annuel du réseau d’eau potable
- 79,8 % Le rendement des réseaux d’eau potable après fuites
Sources : monreseaudeau.fr ; Bipe



