Déjà 200 gigawattheures annuels de chaleur au groupe Ports de Strasbourg, avec l'ambition de doubler ce chiffre dans les prochaines années, et 250 GWh d'apport supplémentaire prévus à Mulhouse à compter de 2026... En Alsace, les industriels sont fortement mobilisés pour alimenter les réseaux urbains avec la chaleur fatale issue de leurs procédés de production. Dans la zone industrielle du port autonome de Strasbourg (Bas-Rhin), le papetier Blue Paper valorise depuis 2021 sa chaleur en l'injectant dans le réseau R-PAS, à hauteur de 100 GWh par an. L'entreprise a investi 3,2 millions d'euros pour s'équiper d'échangeurs de chaleur.
«Nous réinjectons dans le réseau une chaleur décarbonée, car issue de notre chaudière biomasse», détaille François Bru, son directeur général. Pour le dirigeant, le retour sur investissement est là, même s'il est plus long que pour d'autres types de financements industriels.
Depuis 2023, le réseau est aussi alimenté par l'entreprise de traitement de déchets dangereux Trédi (groupe Séché). Quelques centaines de milliers d'euros ont été dépensées parla société pour adapter son réseau, qui valorisait déjà sa chaleur fatale pour une production interne d'électricité. Un investissement rentable pour la société, puisque le raccordement au réseau de chaleur valorise désormais 100% de sa chaleur, contre environ10% lorsqu'elle était transformée en électricité. Des réflexions sont en cours dans l'entreprise pour identifier de nouvelles sources de chaleur issues de la production - générées par le four ou les aérothermes- pour faire passer la part d'énergie fournie de 50 GWh actuellement, à 70 GWh dans les années à venir. «Le réseau R-PAS est en pleine expansion, et ces projets de développement nous garantissent qu'il va capter toute la chaleur que nous mettrons à disposition», avance Mickael Sarazin, le directeur de Trédi Strasbourg. La station de traitement des eaux usées de Strasbourg-La Wantzenau va être raccordée pour un apport complémentaire de 20 GWh. Le réseau R-PAS fournit actuellement l'équivalent du chauffage de 40 000 logements. L'objectif affiché est de doubler sa capacité (à 500 GWh) grâce aux industriels, d'ici quatre à huit ans.
Si les industriels fournissent de la chaleur de récupération, la conception, la réalisation et l'exploitation du réseau du port sont portées par R-CUA, les réseaux de chaleur urbains d'Alsace. R-CUA est aussi actionnaire à 34% de la société d'économie mixte qu'a lancée Mulhouse Alsace Agglomération (Haut-Rhin) début 2024 pour étendre son réseau de chaleur. Le projet, chiffré à 180 millions d'euros, doit l'allonger de 30 kilomètres, pour le raccorder aux industries implantées à l'est du département, le long du Rhin, et construire environ autant de kilomètres de tuyaux de raccordement.

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Extension autour de Mulhouse
Dans ce cadre, Butachimie, qui fabrique de l'adiponitrile à Bantzenheim, pourrait fournir 140 GWh au réseau à partir de 2028, puis grimper à 250 GWh parla suite. L'entreprise a commencé les études techniques du projet. «Le prochain grand arrêt, programmé en 2026, pourrait permettre des travaux préparatoires pour équiper l'usine de tuyaux et d'échangeurs», précise Freddy Mencarelli, le directeur industriel du site. D'autres industries doivent être associées au projet, comme le fabricant de sel de nylon Alsachimie ou le verrier Euroglas.
L'énergie de ces réseaux n'est pas seulement destinée au chauffage urbain. Elle intéresse aussi toujours plus les entreprises pour leur processus de production. À Strasbourg, les malteries Soufflet sont déjà raccordées et utilisent la chaleur pour sécher les céréales. Dans le Haut-Rhin, Stellantis est annoncé comme un futur client du réseau développé par l'agglomération, dont le plan d'extension prévoit de passer par le site du constructeur automobile.
Le modèle garantit une stabilité du prix aux entreprises, un argument de taille après la flambée des coûts de 2022, avance Arnaud Boyer, le directeur du développement et de la prospective de R-CUA. «Les prix sont fixés au cas par cas pour les industriels car ils intègrent les contraintes de rehausse de température ou de maintenance. Mais les formules de révision des prix sont très stables et les réseaux de chaleur offrent un accès à une énergie décarbonée et constante dans le temps». Ce qui en fait un argument d'attractivité pour les territoires. «L'un des vrais enjeux pour les industriels qui s'implantent est le bilan carbone d e leur installation. Pouvoir leur proposer une solution clés en main est un véritable atout», reprend Arnaud Boyer. L'entreprise s'intéresse de près aux implantations annoncées -par exemple, un datacenter de Microsoft à Petit-Landau, dans le sud du Haut-Rhin - et aux extensions de sites industriels existants.
D'autant que les entreprises interrogées sont unanimes : participer au réseau de chaleur contribue grandement à les faire connaître positivement du grand public. «C'est un motif d'attractivité pour de nouveaux salariés, ce qui constitue un vrai retour surinvestissement», appuie François Bru, de Blue Paper. Même son de cloche pour Trédi, qui met en avant sa contribution au réseau de chaleur lors des forums de recrutement étudiant. «C'est un lien supplémentaire avec l'agglomération, nous nous engageons potentiellement pour une durée très longue. C'est un ancrage de plus dans le territoire et une fierté pour nos salariés », apprécie Kristof Mahieu, le gérant de Butachimie, sur la même ligne que Trédi.
La garantie publique, un coup de pouce
Il est parfois compliqué pour un industriel de s'engager sur une fourniture constante de chaleur durant une vingtaine d'années. Pourtant, c'est ce type de durée qui permet d'amortir les investissements à consacrer au réseau. Pour pallier cette difficulté, les acteurs des réseaux de chaleur alsaciens militent pour décrocher un fonds de garantie nationale. «C'est un besoin ici, en Alsace, et, plus largement, partagé par tous nos confrères ailleurs en France», souligne Arnaud Boyer, de R-CUA. Un fonds de garantie existe déjà pour les projets de géothermie profonde. «Le modèle n'est pas réplicable pour la chaleur fatale. L'objectif d'une garantie serait de limiter le risque financier lié à l'infrastructure. Plus le réseau est long, plus le montant de l'investissement est important», explique Antoine Sarrouille, le référent régional pour les sujets bois-énergie, biomasse et réseaux de chaleur à l'Ademe. L'État et l'Ademe travaillent sur le sujet aux côtés de l'agglomération Mulhouse Alsace car les industriels sont un peu éloignés du centre-ville. Les industries impliquées dans le projet d'extension du réseau de cette agglomération et la collectivité appartiennent à la Zone industrielle bas carbone, le dispositif de l'Ademe, pour identifier les mutualisations possibles en termes de décarbonation. «Les deux sujets doivent avancer en parallèle», reprend Antoine Sarrouille.

Vous lisez un article du numéro 3639 - Février 2025



