Entretien

[Interview management] "Le confinement pourrait favoriser l'émergence d'organisations où enfin l’autonomie et la confiance l’emporteront sur la bureaucratie"

Le sociologue François Dupuy publie un nouvel ouvrage aux éditions du Seuil. A cette occasion, nous l'avons rencontré pour évoquer l'impact du confinement sur le fonctionnement des entreprises. Ses travaux révèlent le rôle clé des managers de proximité pendant cette période, l'inefficacité des syndicats et des salariés qui ont découvert qu'ils pouvaient très bien se débrouiller seuls la plupart du temps. 

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François Dupuy196
Le sociologue François Dupuy publie "on ne change pas les entreprises par décret" aux éditions du Seuil.

Quel regard porte le sociologue spécialiste de la vie des entreprises sur le confinement ? 

J’ai eu, si j’ose dire, la "chance" qu’une entreprise me demande de faire une étude sur les Français face au confinement et de comparer avec les Américains. Ce travail a été fait au mois d’avril par téléphone en France et aux États-Unis auprès d’un peu plus d’une centaine de personnes. Parallèlement, j’ai eu l’idée de proposer à quelques grandes entreprises, tant du privé que du public, de comprendre comment leurs salariés avaient vécu cette période afin de mieux anticiper comment renouer le dialogue quand celle-ci prendrait fin. Il s’agit de 600 interviews qualitatives réalisées auprès d’un échantillon représentatif. Nous poursuivons ce travail pour neuf très grandes entreprises.

Contrairement à ce que certains journaux avaient anticipé, le confinement s’est formidablement bien passé dans l’ensemble. Pour certaines catégories, comme les femmes seules, les personnes âgées, il y a eu davantage de difficultés. Mais, globalement il a été plus qu’apprécié par les Français. A tel point que certains disaient qu’ils voulaient que ça dure. Avec mes collègues, Cécile Roaux et Sébastien Olléon, nous avons cherché à identifier les raisons. On peut le résumer d’une formule : le confinement c’est le temps retrouvé. Les Français ont retrouvé la maîtrise de leur temps. Ils ont pu décider eux-mêmes comment leur vie allait s’organiser et sortir du métro boulot dodo. Par exemple, il ressort de notre étude qu’ils se sont levés plus tard, ont organisé différemment la vie familiale…

J’ai été frappé par le fait que le confinement a resserré les liens familiaux à deux niveaux : la famille nucléique (père mère enfants) et même la famille élargie via des groupes WhatsApp notamment. Une dernière chose m’a frappé : de nombreuses personnes mettaient en avant qu’ "ils avaient beaucoup de chance" dans cette situation par rapport à ce que décrivaient les médias. L’un se félicitait de pouvoir aller au square, un autre d’avoir un grand appartement, ou encore d’avoir une vue agréable.

Et pour le travail ? Nous avons quand même assisté au plus grand épisode de télétravail et ce de façon simultanée dans plusieurs pays...

Appliqué au travail, le temps retrouvé  c’est l’autonomie retrouvée. On ne peut pas comprendre ce qui s’est passé avec le télétravail si on ne comprend pas ce qui s’est passé avec le confinement. Les salariés ont retrouvé la maîtrise de l’organisation de leur temps. Par exemple, nous retrouvons le même phénomène de constitution de groupes affinitaires via des messageries, où on mettait parfois de côté certains parce que, nous a-t- on dit "X, on sait qu’il ne fait rien".

Si les entreprises ont mis à la disposition de leurs salariés des technologies pour communiquer, nous avons constaté que les salariés ont eux-mêmes créé des groupes en utilisant des technologies interdites parce que non sécurisées, comme WhatsApp ou autres. Ce sont des groupes affinitaires.

Par rapport aux Etats-Unis, la France a mieux vécu le télétravail pour une raison : l’inquiétude économique était moins forte. Aux USA, les protections sont beaucoup plus faibles, voire carrément inexistantes. En France, on avait le chômage partiel souvent abondé par les entreprises de notre échantillon.

Et quelle leçon peut-on en tirer sur la façon de travailler ?

Nous avons fait un double constat sur ce qui s’est passé en termes de travail et d’organisation. La crise a été complètement gérée par le management de proximité, c’est-à-dire tous ces gens qui sont d’habitude des exécutants qui dirigent des équipes selon des préconisations venues d’en haut. Là, ils ont assuré la gestion totale de la crise. Ce sont les vainqueurs incontestables de cette crise.

Pour arriver à gérer au quotidien cette crise, on a vu se développer des phénomènes que j’ai qualifié de "désobéissance organisationnelle", qui consiste à ne pas faire ce qui est demandé par l’échelon supérieur parce qu’on pense que c’est mieux ainsi. On a vu les dirigeants prendre des décisions accroissant encore la complexité de la crise, auxquelles il fallait ajouter les décisions du gouvernement. Pour que l’activité puisse continuer, le management a dû prendre des libertés avec les décisions prises, les process, les procédures et tout ce fatras bureaucratique inutile.

Que ce soit explicite ou implicite, les entreprises ont confié une double tâche au management de proximité : assurer le travail et s’assurer du bien-être individuel des salariés, ce qui a pu engendrer des excès, le manager se trouvant pris dans un rôle d’assistant social en même temps que d’organisation du travail.

Ce que je trouve fabuleux, c’est que les notions de leader, de leadership dont on nous rebat les oreilles notamment sur LinkedIn, avaient complètement disparu. Une crise ne se gère pas par le leader mais par des braves gens qui gèrent, assurent, assument tout y compris la désobéissance.

A l’inverse, les perdants sont les fonctions support du siège (FSS) qu’il ne faut pas confondre avec les supports proches des opérationnels. Les perdants ce sont tous ceux qui émettent des normes et inventent des procédures. Ce qui est intéressant, c’est qu’on a observé deux types de stratégies de ces FSS, certains ont fait de la distanciation. Elles ont dit aux gens de terrain : "Faites ce que vous voulez". J’ai en tête un exemple où on a demandé aux gens de terrain d’acheter masques et gel. Normalement dans l’entreprise à laquelle je pense, se faire rembourser est une parcours du combattant, là les FSS ont décidé qu’on payait tout et sans justificatif.

A l’inverse, dans d’autres entreprises, les FSS  ont eu une stratégie d’accentuation. La situation étant dramatique, elles ont voulu tout régler, prévoir… et produire du process.

Quel est le résultat sur le terrain de ce nouveau rapport de forces ?

Aujourd’hui l’encadrement de proximité est furieux. On s’est rendu compte que l’entreprise fonctionnait mieux et plus vite sans ce fatras de règles. L’encadrement de proximité a été mis en situation d’autonomie par cas de force majeure. Il n’a pas très envie de revenir à  la situation d’avant.

Du côté des entreprises de notre échantillon, elles aimeraient revoir le nombre de personnes qui travaillent dans les FSS, quitte à les redéployer sur le terrain. La situation n’est pas tranchée. Il va y avoir une remise en cause qui, je l’espère, pourra être poussée très loin de la bureaucratie. On aura enfin des organisations où l’autonomie et la confiance l’emporteront sur la bureaucratie.

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