Retournement des perspectives à court terme pour Infineon. Après l’américain Texas Instruments ou le franco-italien STMicroelectronics, le fabricant allemand de puces est à son tour touché par la plongée brutale du marché des semi-conducteurs. Lors de la présentation de ses résultats trimestriels le 6 février 2023, il a annoncé revoir à la baisse ses attentes de résultats pour son prochain exercice fiscal 2024 à clôturer le 30 septembre 2024. En novembre 2023, il anticipait un chiffre d’affaires médian de 17 milliards d’euros, en croissance annuelle de 4,3%, et une marge brute d’environ 45%. Désormais, il table sur un chiffre d’affaires médian de 16 milliards d’euros, en baisse de 2%, et une marge brute comprise entre 41 et 45%. Ces prévisions sont sanctionnées à la Bourse de Francfort, où la société est cotée, par un repli du cours de l’action de plus de 3%.
Le président du directoire, Jochen Haneback, attribue ce revers de fortune à trois facteurs : une digestion plus longue que prévu des stocks dans la chaîne logistique, une érosion des prix sous l’effet du ralentissement de la demande et la dépréciation du dollar américain par rapport à l’euro. «Dans un environnement économique morose et des niveaux de stocks anormalement élevés, la situation de la demande dans toutes les applications que nous servons reste mitigée, explique-t-il lors de la présentation des résultats du quatrième trimestre 2023 aux analystes financiers. Nous constatons un dynamisme dans des secteurs clés de l’automobile et, d’un autre côté, une digestion des stocks dans l’industrie ainsi qu’une lenteur prolongée dans l’informatique grand public, la communication et l’IoT. Ceci, combiné à l'affaiblissement du dollar américain par rapport à l'euro, nous amène à réviser nos attentes pour l'exercice fiscal 2024.» L’impact négatif de la dépréciation du dollar par rapport à l’euro est estimé à 500 millions d’euros sur le chiffre d’affaires.
La résilience du modèle Infineon à l'épreuve
Le modèle d’Infineon était jusqu’ici salué par les investisseurs comme l’un des plus résilients dans l’industrie des semi-conducteurs en raison de la faible exposition de l’entreprise aux marchés grand public (contrairement à STMicroelectronics), réputés volatiles, et de son ancrage sur l’automobile et l’industrie, deux débouchés qui représentent 64% de son chiffre d’affaires. Mais ces deux secteurs, qui avaient particulièrement pâti de la pénurie de puces consécutive à la période de Covid, avaient accumulé par sécurité des stocks élevés. Maintenant que la pénurie est terminée, la priorité des clients va à la digestion de ces stocks aux dépens de nouvelles commandes.
La direction voit ce phénomène de correction des stocks se poursuivre tout au long du premier semestre 2024 pour laisser ensuite place à une vigoureuse reprise au second semestre. «Nous pensons que lorsque la reprise surviendra, il est fort probable qu’elle soit également plus prononcée», espère Jochen Haneback.
Infineon reporte ses résultats sur quatre lignes d’activité : automobile, énergie industrielle verte, systèmes d'alimentation et de capteurs, et systèmes connectés sécurisés. Les perspectives s’annoncent contrastées entre ces quatre divisions. Seule la division automobile, où la tendance est à l’augmentation du contenu en semi-conducteurs par voiture, est attendu en croissance. «Ici, nous sommes tirés par la transition vers l’électrique, l’élévation des niveaux d’assistance à la conduite et la mise en œuvre d’architectures électroniques toujours plus innovantes, rappelle le patron de l’entreprise. Cela s’applique même si le nombre de voitures produites en 2024 devrait être stable ou légèrement en dessous des 90 millions d’unités fabriquées en 2023 et où le réapprovisionnement des stocks est en grande partie terminé. Capter cette croissance nécessite un portefeuille de produits large et de premier plan ainsi que des relations de confiance avec les clients, les principaux ingrédients de notre réussite dans l’état actuel du marché, même si nous ne sommes pas à l'abri des tendances générales comme par exemple l’ajustement des niveaux des stocks». Dans l'automobile, Infineon se targue d'avoir noué un partenariat stratégique avec Honda pour l'électrification et la digitalisation de ses véhicules.
Succès dans les microcontrôleurs
Dans l’automobile, Infineon revendique un grand succès dans les microcontrôleurs, des composants embarqués dans les voitures haut de gamme à plusieurs dizaines d’exemplaires. Dans ce domaine, le groupe allemand est positionné comme deuxième fournisseur mondial, derrière le japonais Renesas, par le cabinet TechInsights. «Notre réussite est telle que nous sommes en train de gagner des parts de marché», affirme Jochen Hanebach.
Un autre domaine à succès pour Infineon réside dans les composants électroniques de puissance en carbure de silicium, qui constituent une technologie clé de l’électrification des véhicules et de l’amélioration de l’efficacité énergétique dans l’industrie. Le groupe de Munich s’attend à une croissance de plus de 50% de son chiffre d’affaires dans cette activité à environ 750 millions d’euros sur l’exercice fiscal 2024. Aujourd'hui, sa production s'appuie sur des plaquettes de 150 mm de diamètre, en provenance de six fournisseurs, dont l'américain Wolfspeed, le japonais Resona, le sud-coréen SK Siltron et les chinois TankeBue et SICC. Il se dit prêt à débuter la migration vers les plaquettes de 200 mm avec les substrats de l'un de ses deux fournisseurs chinois en 2025.
Conséquence de la dégradation du contexte de marché, Infineon abaisse son plan d’investissement à 2,9 milliards d’euros pour l’exercice fiscal 2024, contre 3,3 milliards d’euros prévus auparavant. Mais pas question de pénaliser les projets industriels stratégiques : la construction de la nouvelle mégafab de composants de puissance et circuits mixtes et analogiques à Dresde, en Allemagne, l’expansion de la production de semi-conducteurs à large bande interdite sur le site de Villach, en Autriche, et la création de la plus grande usine au monde de puces en carbure de silicium à Kulim, en Malaisie. Sur le montant de 2,9 milliards d’euros, près de 1 milliard d’euros sera consacré à la construction de bâtiments pour préparer la mise en place de nouvelles capacités de production.



