La France va-t-elle devenir le principal pays producteur de lithium en Europe ? C’est en tout cas l’ambition d’Imerys. Le numéro un mondial des minéraux industriels vient de lancer un projet pour exploiter le lithium présent sur son site de Beauvoir, dans l’Allier. « Aujourd’hui, l’Europe importe 100 % de son lithium. Notre projet est d’une grande valeur économique, mais va aussi participer à la souveraineté industrielle de la France et de l’Europe », s’enthousiasme Alessandro Dazza, le PDG d’Imerys. Son projet, baptisé Emili, doit aboutir à l’ouverture d’une mine souterraine et d’une usine de conversion du lithium en hydroxyde de lithium en 2028. Imerys estime pouvoir produire à pleine capacité 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, une quantité suffisante pour équiper 700 000 véhicules électriques en batteries lithium-ion.
Un des plus gros projets européens de lithium
Le site de Beauvoir, à une cinquantaine de kilomètres de Vichy, est déjà exploité en surface par Imerys pour le kaolin, dont il extrait 20 à 30 000 tonnes chaque année. La présence d’un gisement de mica lithinifère en dessous de la couche de kaolin est connue depuis les années 1960. En 2019, le BRGM avait évalué à 320 000 tonnes les réserves potentielles du site. Dans la course européenne au métal blanc, Imerys a relancé depuis deux ans des sondages pour valider la possibilité d’une exploitation commerciale. Ces études ont confirmé des réserves inférées plus importantes, évaluées à un million de tonnes d’oxyde de lithium, avec des teneurs de 9 kilogrammes de lithium par tonne de roches.
Selon les premières données, Imerys estime pouvoir atteindre un coût de production de 7 à 9 euros le kilo de lithium à Beauvoir. De quoi rendre le projet ultra-rentable, alors que le cours du lithium s’est envolé à près de 80 dollars le kilo, contre environ 7 dollars fin 2020. De nombreuses étapes restent encore à franchir. Le groupe doit terminer en 2023 ses études de préfaisabilité. La construction d’une usine pilote devrait suivre en 2024 pour une décision finale d’investissement l’année suivante. « La technologie n’est pas nouvelle. Elle est très proche des techniques utilisées dans les mines australiennes », rassure le PDG.
Si le projet va jusqu’au bout, il devrait générer près de 1 000 emplois, répartis entre l’extraction minière et l’usine de conversion. Ce serait la première mine à ouvrir en France depuis des décennies, après l'abandon de plusieurs projets de mines de tungstène. Une seule mine de sel est encore en activité en Meurthe-et-Moselle. En Europe, le projet d’Imerys devrait être sur le papier le deuxième plus important en taille, après celui de Vulcan Energy Resources, qui veut pomper le lithium des eaux de géothermie profondes sous le bassin rhénan, en Allemagne. Plusieurs projets en Espagne et au Portugal font face à d’importants mouvements de protestations des populations locales, et Rio Tinto a d'ailleurs dû renoncer à exploiter son gisement de Jadar en Serbie.
Une mine à l'impact environnemental réduit
Imerys sait qu’il joue gros sur les enjeux environnementaux. « La carrière existe déjà, nous n’allons pas changer le paysage et nous voulons tout faire en transparence », assure Alan Parte, vice-président du projet lithium, qui prévoit de maintenir en surface la carrière de kaolin. Imerys assure avoir travaillé son projet pour minimiser les impacts environnementaux et les nuisances pour les populations locales. Son projet doit respecter la démarche de mine responsable du label international Irma, défini par des industriels et des ONG.
Dans le détail, l’eau utilisée sera en circuit fermé, le gisement sera exploité en mine souterraine et le mica lithinifère sera extrait entre 65 et 350 mètres de profondeur, puis concassé en souterrain afin de limiter l’émission de poussières à l’air libre. La roche concassée devrait ensuite être remontée à la surface où le lithium doit être séparé de l’étain, du tantale et du mica contenu dans le minerai. Puis le concentré de lithium doit être à nouveau pompé sous terre dans des tuyaux d’une dizaine de kilomètres de long jusqu’à la voie ferrée. De là, il sera enfin acheminé par rail jusqu’à l’usine de conversion, qui se situera en Auvergne-Rhône-Alpes mais dont l'emplacement exact n'a pas encore été arrêté. « Notre lithium devrait avoir une empreinte CO2 deux fois plus faible que le lithium importé d’Australie ou de Chine, grâce au mix énergétique bas carbone français », ajoute Alessandro Dazza. Les résidus miniers seront quant à eux enfouis à nouveau dans la mine.
Recherche de partenariats
Reste aussi la question du financement. A un milliard d’euros, le projet de lithium représente un gros morceau pour Imerys, qui investit en moyenne 400 millions d’euros chaque année sur un chiffre d’affaires de 4,4 milliards d’euros en 2021. Depuis le début de l’été, le groupe a certes engagé deux cessions d’actifs pour près d’un milliard d’euros, mais il envisage de développer le projet avec d’autres partenaires. « Le plan de financement est encore très loin, mais tout est ouvert. Je pense que nous aurons l'embarras du choix », pointe le PDG. Il pourrait aussi bien intéresser des constructeurs automobiles, de plus en plus enclins à investir en direct dans le secteur minier pour se prémunir de pénuries futures, des fabricants de batteries ou d’autres groupes miniers.
Le soutien pourrait également venir d’investisseurs publics. La Commission prévoit de lancer son « raw materials act » en janvier pour réduire ses dépendances en métaux stratégiques. Le rapport remis par Philippe Varin plaide pour la création d’un fonds d’investissement capable de prendre des tickets dans des projets miniers en Europe ou à l’étranger. Même s'il est abondant dans la croûte terrestre, le lithium est l'un des maillons faibles de l'Europe dans la transition écologique. Si tous les projets en cours sont menés à bien, l'Europe pourrait espérer produire 250 000 tonnes de lithium en 2030 sur son sol, alors que ses besoins dépasseront 600 000 tonnes. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la consommation mondiale de cet « or blanc » devrait en effet être multipliée par 42 d'ici à 2040.



