L’Usine Nouvelle - Le monde des matières premières est suspendu à la nouvelle présidence Trump. Allons-nous vers une guerre commerciale?
Yves Jégourel - Avec ce que l’on connaît de la politique passée de Donald Trump et de ses annonces durant la campagne électorale, il y a évidemment des craintes majeures. Mais si l’on se concentre sur l’évolution du prix des métaux, c'est surtout la situation macroéconomiques qu'il faut regarder. Malgré la décision de la Chine de bloquer ses exportations de germanium ou d’antimoine, je ne crois pas à une escalade durable des tensions commerciales.
On voit trop souvent la Chine simplement comme une superpuissance des métaux, sur l’acier et l’aluminium notamment, mais elle a ses propres problèmes. Sa situation aujourd’hui n’est pas celle de 2018. L’immobilier a toujours de grandes difficultés et sa croissance économique demeure très dépendante du commerce extérieur, ce qui limite son intérêt à aller très loin dans une guerre commerciale majeure. Du côté de la rationalité de la politique économique annoncée par Trump, il faut se rappeler que le protectionnisme est par nature inflationniste, ce qui ne lui est pas favorable car la question du pouvoir d’achat est centrale pour son électorat.
Par ailleurs, rappelons nous de la versatilité de Trump. Lors de sa précédente mandature, il était en partie revenu sur les sanctions sur l’aluminium russe, après s’être rendu compte de la dépendance des industriels américains. Trump affectionne la politique du "deal". Je ne dis pas que la situation s’arrangera dans les trois à six prochains mois, mais je fais quand même le pari qu’il y aura une “rationalité business”. Par contre, il y a un niveau d’incertitude très important, donc l’année 2025 ne devrait pas être glorieuse. Outre la situation centrale de la Chine, la question de l’évolution des taux d’intérêt américains sera, parmi d’autres, déterminante.

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2 Avril 2026
Palladium - prix d'achat€/kg
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Février 2026
Indices des prix internationaux des matières premières importées - Pâte à papier - En eurosBase 100 en 2010
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
Aluminium, cuivre, étain… Les prix des métaux industriels non ferreux ont pour la plupart légèrement augmenté d’une année sur l’autre. Est-ce représentatif d’une dynamique de reprise globale après une mauvaise année 2023?
Si on regarde l’évolution du 1er janvier au 31 décembre 2024, les performances sont tout de même très limitées ! Le cuivre, par exemple, termine l’année en dessous de 9000 dollars la tonne, en progression de 3% sur cette période. Les moyennes annuelles sont plus hautes car il y a eu un pic spéculatif autour de mai.Tout le monde sait qu’il y a une tension énorme sur la ressource primaire avec très peu de découvertes de nouveaux grands gisements. Le rapport de force entre les mineurs et les fondeurs s’est inversé : le prix pour transformer le concentré en métal a beaucoup baissé. Il faut sonner l’alarme, mais les prix ne le reflètent pas ! Il y a, comme souvent dans le monde des matières premières une victoire du court-terme sur le long-terme : le marché a, en 2024, avant tout pris en compte la faiblesse de l’activité manufacturière et de la construction en Chine, sans intégrer dans le cours actuel le rôle central du métal rouge dans la transition énergétique.
L’aluminium est dans une situation particulière : les prix sont poussés par des tensions sur la bauxite et l’alumine,mais ce n’est pas lié à une question de demande. Et si on regarde le nickel, les cours sont retombés autour de 15000 dollars la tonne, avec une baisse sur l’année de 9%. Par rapport aux enjeux de décarbonation et de production, les niveaux de prix ne sont pas suffisants au regard des investissements dont la filière des métaux à besoin.
C’est presque pire pour les métaux de batteries comme le lithium, dont les prix n’ont quasiment cessé de baisser…
Il faut faire éclater la notion de métaux de la transition environnementale. Pour prendre l'exemple du lithium, il y en aura besoin dans la plupart des chimies de batteries, mais la demande de véhicules électriques est fragilisée. C’est un raisonnement de long terme de dire que nous allons manquer de ressources critiques et qu’il faut investir. La réalité du marché, c’est plutôt une extrême volatilité, ce qui complique la vie des entreprises avec des actionnaires qui cherchent de la rentabilité à court terme plutôt que sur dix ans. Aujourd’hui, même dans le cas du cuivre, il est impossible de garantir une rentabilité à deux ans…
Que faire ?
La problématique aujourd’hui est de développer des mécanismes pour s’accommoder de la volatilité. Les entreprises chinoises bénéficient d’un soutien de l’Etat, qui font qu’elles n’ont pas les mêmes contraintes. Leur position ultra-dominante dans les métaux peut les aider à faire baisser les prix pour mettre sous pression les business models occidentaux. Il y a de belles initiatives, comme le CRM Act européen. Mais il faut aller plus loin, avec une stratégie publique de financement et de soutien des entreprises minières et de transformation au sens large. Mais, je vous l’accorde, c’est compliqué par le contexte macroéconomique.
La volatilité fait, aujourd’hui plus qu’hier, partie des fondamentaux du marché, et les entreprises doivent l’intégrer dans leur couverture de risque. Pas forcément en achetant avec des prix fixes, car cela ne permet pas de bénéficier des baisses éventuelles, mais en privilégiant des stratégies optionnelles dans les achats. Les acheteurs doivent tout le temps se poser la question “si je me trompe dans mes anticipations et donc dans ma stratégie de “hedging”, que se passe-t-il ? Mes marges, ma compétitivité-prix sont-elles menacées ? ”
Les prix en Europe de l'acier ont fortement baissé, notamment à cause de la concurrence chinoise. La sidérurgie européenne est-elle en danger ?
ArcelorMittal a reporté son projet de décarbonation à Dunkerque et annoncé des licenciements dans ses centres de services. Au Royaume-Uni, British Steel est aussi dans une situation compliquée. Il y a un vrai enjeu de compétitivité à la fois sur les prix et hors prix (via la décarbonation) avec un équilibre difficile à trouver. Là encore, la demande chinoise est faible : le prix du minerai de fer a baissé de 24% sur l’année et celui des barres d’armature (rebar) à Shanghaï est passé de 4000 à 3200 yuan la tonne. Dans le même temps, c’est un secteur avec une charge symbolique extrêmement forte. C’est ce qui explique le refus du rachat d’US Steel par le japonais Nippon Steel. Pourtant, la valorisation proposée et le plan de modernisation étaient intéressants. Et, affirmons-le, en raison de surcapacités sidérurgiques qui pourraient s’accentuer, il sera difficile de répondre à la domination chinoise sans unité ou coopération en dehors…



