C'est devenu une habitude pour nombre de dirigeants industriels : consulter fébrilement ses responsables d'approvisionnement ou ses fournisseurs à chaque nouvelle annonce de restrictions d'exportations de métaux critiques par Pékin. De fait, depuis la première instauration de licences d’exportation sur le gallium et le germanium, en juillet 2023, le puissant ministère du Commerce de la République populaire de Chine a réitéré. Il a visé le graphite de haute pureté fin 2023, puis l’antimoine à l’été 2024. En novembre, une vague de nouvelles restrictions viserait, selon le journal japonais Nikkei, différents produits de tungstène, de magnésium, d’aluminium et de titane. Sans être les grandes stars du tableau périodique de Mendeleïev, tous ces matériaux ont en commun d’être critiques pour une foule de secteurs, dont la défense, et d’être produits ou raffinés en grande partie par la Chine.
Guerre économique
«Les licences d’exportation imposent aux vendeurs de donner des informations à propos de l’acheteur et de ses plans. La Chine signale ainsi qu’elle peut mettre en place un véritable contrôle des flux, en ciblant des matériaux “double usage” (civil et militaire) car cela permet de justifier ces restrictions dans le cadre de l’arrangement de Wassenaar, qui donne droit aux États de ne pas exporter des produits qui pourraient heurter leur sécurité nationale», explique John Seaman, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) qui suit de près le sujet.
Au-delà des subtilités juridiques, ces décisions prennent sens dans une logique guerre commerciale, alors que depuis octobre 2022, les Etats-Unis limitent l’exportation vers la Chine de semi-conducteurs avancés et de machines pour les produire. «Le calendrier indique clairement que la Chine veut faire pression sur le sujet, d’ailleurs les exportations de gallium et de germanium vers le Japon et les Pays-Bas (qui ont aussi instauré des restrictions) ont aussi chuté», indique John Seaman. De la même manière, cibler le graphite, qui est indispensable dans les batteries, permet de mettre la pression sur l’Europe et ses constructeurs automobiles alors que Bruxelles envisage de taxer les véhicules électriques chinois.
Reste que dans le maquis des usages multiples et chaînes de transformation des métaux – souvent utilisés à des degrés de pureté importants ou sous des formes chimiques exotiques – il est difficile de cerner tous les effets réels des annonces de Pékin. D’abord car nombre d’entreprises se tiennent coites, et préfèrent les sphères feutrées du contact direct face à la sensibilité du sujet. Ensuite car même pour les acteurs qui disposent d’informations privilégiées, «identifier la sensibilité des approvisionnements des industriels français aux exportations chinoises est un long travail : les métaux sont purifiés et échangés plusieurs fois. Ce qui arrive en France ne vient pas forcément directement de Chine», explique Stéphane Bourg, le directeur de l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), qui n’identifie pas de gros problèmes à court terme.

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Hausse des prix sans rupture pour le gallium et le germanium
De fait, après une période de flottement où les approvisionnements ont été plus compliqués par la bureaucratie, industriels et analystes contactés par L’Usine Nouvelle confirment que les exportations de gallium – le métal qui a concentré le plus d’inquiétudes – ont globalement repris sans rupture grave d’approvisionnement. Les chiffres de douanes, consultés par le Financial Times, montrent cependant que les quantités exportées restent largement inférieures à la moyenne qui précédait les restrictions. Côté prix, les cours du métal ont été multipliés par deux depuis les annonces de Pékin, et sont bien supérieurs en Europe qu’en Chine note le fournisseur de données Argus Media.

De quoi inquiéter car ce métal est crucial dans l’électronique avancée... Donc dans l’électronique de puissance qui contrôle les batteries des véhicules électriques, les composants hautes fréquences des réseaux 5G ou des radars militaires, ou les diodes lasers et les lampes LED ! «Aujourd’hui, l’administration chinoise semble surtout pointilleuse sur les applications militaires», souffle un industriel.
Le constat vaut aussi pour le germanium, qui sert dans la production de fibres optiques et des lentilles infrarouges des systèmes de vision nocturne… Les prix ont déjà grimpé, et les risques de pénuries donnent des cheveux blancs à l’industrie outre-Atlantique. Mais si, là encore, la défense semble la première ciblée, l’industrie française tempère le risque. Le secteur «n’utilise pas de grandes quantités de ces matériaux et s’est attachée à diversifier ses approvisionnements», rassure le général Jean-Marc Duquesne, le délégué général du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat).
«Nous n'identifions pas de risque en lien avec les restrictions imposées par la Chine sur les exportations de germanium et de gallium», témoigne aussi un grand groupe, alors que la défense reste un petit consommateur sur le marché et peut souvent se débrouiller pour obtenir les matériaux nécessaires. «Nous avons la chance d’avoir une industrie européenne qui repose énormément sur du germanium secondaire, issu du recyclage», pointe aussi Dominique Bourg, de l’Ofremi.
«Pékin sécurise les approvisionnements de son industrie»
Pour l’antimoine, employé dans les munitions perforantes et les dispositifs anti-feu partout dans l’industrie, il est encore un peu tôt pour évaluer les effets des mesures chinoises. Mais Pékin y est moins dominant. La France compte deux raffineries et importe surtout sa matière première du Tadjikistan. La flambée des prix de l’antimoine précède d’ailleurs l’annonce des restrictions, même si elle continue depuis et atteint désormais 37000 dollars la tonne en Europe, selon Argus Media. La dynamique provient davantage de la croissance de la demande de l’industrie des panneaux solaires et des difficultés de production en Chine, d’après les analystes.
À court terme, «il s’agit souvent pour Pékin de favoriser sa propre industrie, en sécurisant ses usages domestiques», résume le chercheur associé à l’Ifri, Raphaël Danino-Perraud. Mais le risque d’escalade est dans toutes les têtes. «La Chine déroule tranquillement son programme, métal après métal, tandis qu’on se contente de regarder regarde», fustige Vincent Donnen, financier à la tête d'un fonds dans les métaux critiques qui plaide depuis des années pour l’instauration de stocks stratégiques. Lui prédit que Pékin «est en train de mettre des robinets qu’il peut fermer du jour au lendemain», notamment en cas de guerre ouverte.
L’option reste peu probable aux yeux de nombre d’experts (qui notent que la Chine dépend aussi du commerce international). Elle est néanmoins prise au sérieux, comme en témoigne une récente étude du Service géologique des Etats-Unis (USGS), qui juge que «les interdictions d’exportation sont un risque». Selon leurs calculs, les hausses des prix (+150% pour le germanium, et +26% pour le gallium) et les ruptures d’approvisionnement qu’entraînerait l’impossibilité d’acheter des métaux chinois pourraient coûter 3,4 milliards de dollars de PIB aux Etats-Unis.
Le graphite, risque existentiel pour l’automobile
Le manque de graphite serait aussi critique. Ce matériau à base de carbone sert dans les lubrifiants, la métallurgie et pour certaines applications défense… mais est surtout indispensable dans les anodes de batteries électriques. Créneau sur lequel la Chine est en quasi-monopole ! Là, «l’objectif de la Chine semble plutôt de mettre à profit sa très forte présence dans le secteur pour contrarier la montée en puissance de l’industrie des batteries européenne», estime Raphaël Danino-Perraud.

Les restrictions «ciblent de manière chirurgicale des produits et des pays particuliers pour compliquer la vie de l’industrie des batteries européennes naissante», dévoile Joseph Bertin, le PDG de Tokai Cobex Savoie, qui pointe le «risque géostratégique» posé par ce métal. Même si les prix n’ont pas bondi, sur un marché en surcapacité, l’alerte pourrait tenter certains à signer des partenariats avec des fournisseurs chinois en Europe… ou à modifier le marché.
«Ça a été un super coup de pub», note Joseph Bertin, qui porte un grand projet de graphite pour anode made in France et a pu constater l’intérêt décuplé de grands acteurs du secteur suite aux décisions de Pékin. «Les applications graphite pour les batteries devraient être impactées et favoriser les alternatives, ce qui est bon pour nous car nous travaillons sur le développement d’anodes en silicium», témoigne aussi Thierry Alary, vice-président achat et chaîne d’approvisionnement du producteur de silicium d’origine espagnole Ferroglobe, qui a récemment signé un partenariat avec l’entreprise californienne Coreshell sur le sujet.
En suscitant les inquiétudes, les restrictions commerciales sont une arme à double tranchant, qui peut convaincre les industriels touchés de diversifier leurs fournisseurs, rappelle John Seaman, en soulignant que les Etats-Unis sont en avance sur le sujet. Dans sa raffinerie de zinc du Tennessee, Nyrstar, une filiale du suisse Trafigura, considère sérieusement un projet de récupération de gallium et de germanium alors qu’un projet de diversification similaire est moins avancé sur son site d’Auby en France. Le belge Umicore, qui précise pouvoir encore acheter du germanium chinois, a signé un partenariat avec une filiale de la Gécamines, la société minière de la République démocratique du Congo, pour valoriser directement le germanium issu des terrils miniers, sans passer par des raffineurs extérieurs.
Mais ces projets prennent des années et face aux alternatives, «la Chine peut aussi inonder le marché, comme elle l’a fait avec les terres rares dont les prix sont au plus bas», prévient John Seaman. Sans volonté sérieuse, les plans pour contourner un premier coup de pression de la Chine en 2010 risquent de prendre l’eau.



