La “guerre des puces” remonte vers l’amont de la chaîne de valeur. Alors que les Pays-Bas ont publié le 30 juin un texte restreignant l’exportation de machines de production de semi-conducteurs (dont celles de lithographie extrême ultra-violet d’ASML) et que les Etats-Unis ont récemment fait connaître leur tentation d’imposer de nouvelles restrictions sur les semi-conducteurs dédiés à l’intelligence artificielle, c’est au tour de la Chine de contre-attaquer. Lundi 3 juillet, le gouvernement chinois a annoncé des restrictions nouvelles sur les exportations de certains composants à base de germanium et de gallium, deux matériaux obscures mais critiques pour l’électronique haute-performance. Ces derniers seront soumis à l’octroi préalable d’une licence dès le 1er août prochain. Chaque exportation fera l'objet d'une autorisation, et le gouvernement sera ainsi informé de l’usage prévu des pièces.
Des métaux critiques pour les semi-conducteurs
Le gallium comme le germanium sont jugés critiques par la Commission européenne en raison de leurs usages de niche dans l’électronique, notamment pour l'élaboration de matériaux semi-conducteurs dits à large bande interdite. Ainsi, le premier est utilisé comme substrat semi-conducteur sous forme d'arséniure et de nitrure de gallium. On le retrouve notamment dans l’électronique de puissance, qui est centrale pour les voitures électriques, l’énergie ou encore les circuits qui émettent les ondes à haute-fréquence de la 5G. Il sert aussi pour des applications d’optronique, pour la fabrication de certains lasers, d’ampoules basse-consommation (led) et de certains panneaux photovoltaïques.
Le second, quant à lui, se retrouve dans quelques puces, mais est surtout indispensable pour fabriquer des fibres optiques ou dans certaines applications de défense, dont la fabrication de systèmes de vision nocturne. Il est aussi utilisé comme catalyseur dans les usines de plastique et, là encore, dans certains panneaux solaires.
Monopole chinois
Problème, la Chine bénéficie d'une politique de production ancienne qui lui confère un quasi-monopole sur la production de ces matériaux. Selon le bureau de recherches géologiques des Etats-Unis (USGS), le pays concentre 86% des capacités de production de gallium “basse pureté” (99,99%), qui provient notamment du traitement des minerais de bauxite et de zinc, en 2022. Plusieurs entreprises aux Etats-Unis, au Canada, au Japon ou encore en Slovaquie, produisent par contre du germanium haute pureté, y compris à partir de ferrailles. Du côté du germanium, souvent un coproduit de zinc, la Chine est elle aussi un grand producteur avec 90% de la production selon la Commission européenne. L’USGS pointe toutefois que des capacités de raffinage notables sont aussi présentes aux Etats-Unis, en Allemagne, en Belgique ou au Canada.
«Il y a clairement une vulnérabilité, alors que l’Europe fait de grands plans dans les semi-conducteurs sans se préoccuper de ses approvisionnements en matière première», commente Raphaël Danino-Perraud, chercheur associé à l’Ifri, spécialiste des métaux critiques. Rappelant que la Chine avait déjà émis l’idée de limiter l’exportation de composants pour les panneaux solaires en début d’année, le chercheur considère que l’annonce arrive «en plein dans la guerre des puces». Et d'expliquer : «dans le cadre des semi-conducteurs, la Chine a peu de leviers à l’exception des matières premières, car elle a encore un retard technologique par rapport au Japon, aux Etats-Unis ou à la Corée du Sud. Face aux menaces de sanctions, elle brandit l’arme commerciale».



