Mardi 14 mars, les industriels devraient garder un œil sur Bruxelles. La Commission européenne présentera son plan pour favoriser l’industrie verte en Europe – le Green Deal industrial plan – et sa stratégie pour réduire ses dépendances aux matières critiques – le Critical raw materials act – qui avait été annoncé en septembre par Ursula von der Leyen. Une coïncidence qui n’a rien d’un hasard, puisque l’objectif est de favoriser, en amont des nouvelles usines de production de batteries ou de moteurs électriques, des mines, des raffineries de métaux et des sites de recyclage capables de les approvisionner en partie. Une réponse au constat, souligné par le commissaire au marché intérieur Thierry Breton, que «sans accès sécurisé et durable aux matières premières nécessaires, notre ambition de devenir le premier continent neutre en carbone est menacé».
Vers des métaux made in Europe
Les détails du plan, inspiré par le «Chips act», ne sont pas encore dévoilés. Même une fois présentés, ils pourront être modifiés par le Parlement et le Conseil de l’Union européenne. Mais les grandes lignes sont connues. L’objectif est de diminuer la dépendance de l’Europe dans les minéraux et métaux raffinés jugés stratégiques, notamment pour la transition écologique. En ligne de mire se trouve en premier lieu la Chine, qui raffine aujourd’hui 80% du lithium et 90% des terres rares dans le monde. Ces dernières sont pourtant difficilement contournables pour produire des moteurs électriques performants, tandis que le lithium est un ingrédient central des batteries, aux côtés du nickel, du manganèse, du cobalt ou du graphite. «Les pays européens se rendent compte depuis peu de leur retard, mais se retrouvent démunis pour sécuriser leurs approvisionnement», pointe le politiste Quentin Deforge, qui travaille sur la sécurisation par les Etats de leurs approvisionnements en matières premières à partir du cas du lithium.
Dans le détail, l’Europe devrait identifier des projets stratégiques tout au long des chaînes d’approvisionnement avec pour triple objectif de favoriser l’extraction et le raffinage de métaux en Europe, de multiplier les projets de recyclage, et de diversifier les sources d’approvisionnement actuelles. Cela passerait donc par des subventions de projets sur le sol européen (que ce soit via des dispositifs étatiques ou un fonds de souveraineté européenne) mais aussi par l'appui à des projets jugés pertinents dans des pays tiers. L’introduction de politiques de stock de certains métaux est aussi évoquée, ainsi que la création d’un acheteur européen central en mesure d’agréger les demandes individuelles pour mieux négocier sur les marchés.
Selon le média Euractiv, qui a pu consulter un brouillon du projet, la Commission prévoit d'introduire trois cibles de production. Dès 2030, 10% des matières premières consommées en Europe devront être minées sur son sol, tandis que 15% devront provenir du recyclage. Concernant le raffinage, c'est-à-dire la transformation des minerais en composés ou alliages métalliques utilisés par l’industrie, l’objectif de production monte à 40% !

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Le début d’une politique des matières premières
Les miniers et les métallurgistes se réjouissent et vantent une prise de conscience. «Le Critical raw materials act est notamment né du rapport Varin en France qui a mis sur le devant de la scène la sécurité de l'approvisionnement de l’industrie. L’idée est d’acter qu’une politique industrielle européenne doit réintégrer dans sa chaîne de valeur les matières premières, avec une vraie politique sur les métaux», se félicite Bruno Jacquemin, délégué général de l’A3M, qui représente la filière minerais, minéraux et métaux en France. Selon lui, la crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont rappelé aux dirigeants que «les règles du commerce ne sont pas partout respectées, et qu’il ne suffit pas toujours d’aller chercher sur le marché quand on a besoin de quelque chose.»
«La question des matières premières est sur la table en Europe depuis 2008, mais nous n’avons jamais eu la visibilité et le moment politique que nous avons aujourd’hui», s'enthousiasme aussi le directeur général d’Euromines, Rolf Kuby. Ce représentant de l’industrie minière à Bruxelles dit attendre avec «impatience» le plan, qui devrait aussi permettre de reconnaître l’intérêt public de certains projets miniers afin de «faciliter et d'accélérer le processus d’octroi de permis d’exploitation minière». Là où l’ouverture de nouvelles mines en Europe peut prendre plus de dix ans aujourd'hui, chiffre le lobbyiste.
Alors que ce renouveau d’intérêt pour les mines peut faire craindre que l’objectif de production prenne le pas sur les considérations environnementales, Rolf Kuby rassure : «les normes environnementales ne seront pas abaissées, mais le système sera rendu plus efficace afin que l’ensemble des décisions soient prises plus vite». Parmi les chantiers du Critical raw materials act se trouvera la définition de normes d’une exploitation minière “durable”, à l’impact environnemental jugé acceptable, en Europe comme à l'étranger.
«Depuis 50 ans, l’Europe s’est fournie auprès du reste du monde, en exportant l’impact environnemental et énergétique de ses matières premières, argumente Rolf Kuby. Cela rend difficile de porter des projets aujourd’hui, car une mine a un impact et suppose de creuser un trou, de construire une infrastructure autour… Mais il faut un dialogue avec la société sur le sujet car les métaux sont nécessaires et que les éoliennes ne tombent pas du ciel.»
«Les logiques industrielles de sécurisation des approvisionnements et les logiques environnementales se confrontent déjà, en particulier à Bruxelles, juge le politiste Quentin Deforge. Les ambitions européennes vont forcément donner lieu à une multiplication des conflits à l’échelle locale».
Des métaux critiques aux matériaux stratégiques
Reste à voir quels seront les métaux et les matériaux ciblés en priorité par l’Europe. L’Union européenne met régulièrement à jour une liste de matériaux critiques qui, depuis 2020, compte 30 entrées (dont certaines comme les terres rares ou les platinoïdes regroupent plusieurs métaux). Mais cette dernière se base sur des critères de disponibilité des ressources qui ne suffisent pas toujours pour définir les matières stratégiques et n’intègre par exemple ni le cuivre, ni l’aluminium.
Dans la définition des futurs métaux à sécuriser, ce qui devrait compter sera donc l’importance de certains métaux pour des secteurs jugés prioritaires (comme la transition énergétique, l’informatique ou la défense) ainsi que la dépendance des chaînes d’approvisionnement à certains Etats. «Un des grands fournisseurs de nickel qualité batterie était la Russie, et pour l’aluminium notre plus grand fournisseur est la Chine», liste par exemple Rolf Kuby. La Chine dispose aussi d’un quasi-monopole sur certains métaux de semiconducteurs (comme le gallium) ou nécessaires pour des alliages haute performance (tels le tungstène et le magnésium).
«Tout le monde réembauche dans le domaine et il y a une volonté de prendre en compte le sujet, ce qui est bien, mais nous en sommes encore à la proto-politique, juge Raphaël Danino-Perraud, chercheur associé à l’Ifri. On parle de mines, de raffinage, mais nous sommes encore à l’analyse et la cartographie des vulnérabilités et des filières potentielles à développer, en sachant qu’on ne pourra pas tout faire.» Au-delà du cadre réglementaire et des financements disponibles auxquels s’attaquera le Critical raw materials act, «l’éléphant dans la pièce sera aussi la disponibilité et les prix élevés de l’électricité, qui rendent difficile tout investissement dans des activités intensives en énergie comme le raffinage», juge le directeur de la communication d’Eurométaux, Chris Heron. Pour que réussisse une politique industrielle, tout doit être pris en compte.



