Aurélie Le Cain ne porte pas de lunettes. C’est un comble. D’abord parce qu’elle travaille pour le fabricant de verres optiques Essilor et parce qu’elle est, de son propre aveu, «une matheuse». Une vraie, qui préférait, jeune, faire des exercices plutôt que d’aller jouer. Et dont le débit de parole s’emballe lorsqu’elle aborde la technique. «Je rentre dans le détail, vous aimez ?», propose-t-elle le regard pétillant. «Ma sœur a toujours su qu’elle voulait être vétérinaire, moi je n’avais pas de vocation, se remémore-t-elle. Je ne me rendais pas compte que quelque chose m’animait aussi.»
Après une prépa et un parcours d’ingénieure à l’école bordelaise Matmeca, elle effectue son doctorat au CEA. Un premier pas dans l’optique : ses travaux visent à définir les caractéristiques focales du laser mégajoule, un instrument scientifique qui permet restituer les conditions présentes au cœur des étoiles. Du haut niveau. C’est pourtant lorsqu’elle arrive chez Essilor, en 2012, qu’elle rencontre des travaux d’un niveau «hallucinant» autour des verres progressifs.
Elle s’inscrit à des cours du soir au Cnam sur la data et l’intelligence artificielle. L'ingénieure de 38 ans s’attelle depuis à «faire entrer les données de la vie réelle dans l’environnement hypercontrôlé de nos laboratoires». Des capteurs, installés dans les montures d’essai, enregistrent la luminosité, les mouvements, le temps de port pour aiguiller les chercheurs. Un changement de paradigme majeur pour l’entreprise. «Il a fallu convaincre les chercheurs et la direction», se souvient-elle. Cette année, un premier test de verres connectés va être réalisé «pour essayer de faire le lien entre les données objectives et subjectives» issues du ressenti des porteurs. En huit ans, Aurélie Le Cain aura déposé une trentaine de brevets.
Les maths, encore et toujours
Celle qui a refusé une carrière dans la recherche par peur de la solitude veut faire profiter de son parcours. Présidente de l’association Women@Essilor, elle donne des conférences à des jeunes filles de collège et lycée. Le sujet ? Les mathématiques. «On me demande souvent pourquoi», s’amuse-t-elle. Avec l’essor des métiers du numérique et de l’intelligence artificielle, «les maths c’est l’avenir, l’indépendance, l’autonomie financière…»
La féministe prêche sa vision le soir, après le travail. Elle se souvient de cette jeune fille dont les résultats scolaires sont remontés après un déclic : «C’est fou le lien qui peut se créer avec une personne, même au milieu d'une salle de 30», constate-t-elle. Un soir, son fils Léandre, qui n’avait pas encore trois ans, doit l’accompagner à l’une des conférences, faute de nounou. Il réclame les bras de sa mère, qui fait alors son intervention en le portant. Reprise sur les réseaux sociaux, une photo de l’instant est visionnée plus de 3 millions de fois. Un moteur pour la mathématicienne, qui veut désormais sensibiliser le plus de jeunes filles possible à sa passion.
Avec qui rêveriez-vous de travailler ?
Avec Marie Curie, Simone Veil, Gisèle Halimi, Frida Kahlo, Niki de Saint Phalle… Je suis scientifique, donc je devrais dire Marie Curie. Ou alors changer de métier !



