«Si vos rêves ne sont pas assez effrayants, c’est qu’ils ne sont pas assez grands», sourit-elle. Chez Ilham Kadri, l’optimisme se conjugue à l’assurance. Toujours plus «intéressée par le voyage que par la destination», elle s’est embarquée fin 2023 dans l’aventure Syensqo, dont elle est devenue PDG. C’est le fruit de son passage chez Solvay, entre 2019 et 2023. Dans cette emblématique entreprise chimique belge, elle a mené la plus grande des transformations. Sous sa direction, et avec l’approbation écrasante de 99,5% des actionnaires, ce groupe créé il y a cent soixante ans s’est scindé en décembre 2023.
D’un côté ont été regroupées les commodités chimiques, sous le patronyme historique Solvay, de l’autre les spécialités chimiques au sein de Syensqo. «Fondamentalement persuadée des capacités de la science à trouver des solutions», Ilham Kadri décrit «une entreprise scientifique avec des solutions révolutionnaires, qui allègent, qui électrifient, qui connectent», développées par «des innovateurs et des explorateurs».
Au vu de son parcours, Ilham Kadri semble ne pas avoir trop manqué d’«inspiration» (la signification de son prénom). Rien ne la prédestinait à travailler dans le monde entier. Elle a passé sa jeunesse à Casablanca (Maroc) dans un milieu très modeste. Élevée par sa grand-mère illettrée qui a encouragé sa passion pour les sciences et les études, elle a toujours fait preuve d’ambition. «Mais je n’avais jamais rêvé d’être PDG. Arriver en France à 17 ans avec une bourse, intégrer une classe préparatoire puis devenir ingénieure, quelle victoire !», relate-t-elle. Après un master au Canada, Ilham Kadri achève son parcours universitaire par un doctorat en physique et chimie à l’École d’application des hauts polymères de Strasbourg. C’est là, en 1997, qu’elle choisit l’industrie. Elle évoque un «train qui s’arrête», en l’occurrence une visite de Shell sur le campus. Elle s’y enrôle «sans bien parler anglais et sans connaître la culture anglo-saxonne», mais l’inconfort lui plaît : «je me suis dit que j’allais apprendre».
Une grande soif d’apprendre
Cette curiosité, Ilham Kadri la revendique comme le fil rouge de sa carrière. Au sein de Shell, elle passe du laboratoire au marketing. Chez UCB et Rohm and Haas, elle apprend la gestion de produits, le management d’usine et se frotte à ses premières fusions-acquisitions. Puis son nouvel employeur Huntsman lui enseigne la finance... Elle vit mal une première grande crise, entre 2008 et 2009, où elle se retrouve par le jeu des consolidations chez Dow Chemical. Toute jeune maman, contre l’avis de son entourage, elle quitte la Suisse pour s’établir au Moyen-Orient. Elle participe en Arabie saoudite au méga-projet pétrochimique Sadara de son nouvel employeur, qui s’est associé à Saudi Aramco. Elle se remémore un «défi économique, industriel, personnel et culturel qui a profondément bousculé [sa] vie et lui a permis de progresser vers des postes à plus grandes responsabilités». Elle sourit en se souvenant de cette période dense, où elle voyage en abaya et gagne le respect des Saoudiens.
Elle assure n’être jamais entrée dans une salle de réunion en se disant qu’elle était une femme. Elle concède «avoir beaucoup souffert» jeune maman, mais assure qu’il n’y «a pas de choix à faire entre son bébé et son job». Elle parle d’inclusion comme d’un «moteur de la réussite des entreprises», fustige l’inégalité due parfois aux congés maternité et a institué les seize semaines de congé parental pour le conjoint chez Solvay. Elle croit «à la méritocratie et à la diversité des pensées et des origines, pas du genre», à la force du collectif, à la curiosité et aux échecs pour rebondir. Ilham Kadri revendique la nécessité «d’apprendre, de désapprendre, puis de réapprendre». Et insiste sur le besoin de désapprendre, qu’elle juge indispensable pour avancer.
L’œuvre qui la caractérise
L’essai «Une chambre à soi», de Virgina Woolf
«Il traite de l’insuffisance des ressources allouées par la société à l’éducation des femmes et du manque de voix féminines racontant leurs propres histoires.»



