Que vous lisiez cet article dans un bureau ou chez vous, il y a de très fortes chances qu’un éclairage LED soit présent au-dessus de votre tête. Beaucoup plus économe en électricité, la technologie des diodes électroluminescentes s’est fondue dans le paysage. À tel point qu’on en oublierait presque que la France est totalement dépendante de l’étranger pour s’en procurer.
Après le choc du Covid-19, la Direction générale du Trésor a passé au peigne fin 5000 produits d’importation à la recherche de vulnérabilités dans le commerce extérieur hexagonal. Certaines catégories de lampes LED figurent parmi les 12 références jugées les plus sensibles à cause de leur fabrication concentrée dans un nombre restreint de pays. La note de Bercy juge que sans possibilité de diversifier facilement les approvisionnements, il existe «un risque élevé de pénurie en cas de choc».
Mais que représente le marché des LED en France ? Des données existent, mais attention à leur périmètre. Selon la dernière étude du Syndicat du luminaire, le marché de l’éclairage représentait 4,16 milliards d’euros en France en 2022, dont 350 millions d’euros pour les lampes. Si l’on s’intéresse spécifiquement aux LED, le cabinet indien Mordor Intelligence indique que le marché français représente 1,18 milliard d’euros en 2024. Si le pays compte plusieurs dizaines de fabricants de luminaires (environ 20% des ventes en 2023 pour 800 millions d’euros), aucune entreprise française ne fabrique de LED destinées à l'éclairage.
L'Asie en quasi-monopole
Les États-Unis sont confrontés à une situation proche, ce qui a conduit le Département de l’Énergie (DOE) à auditer toute la chaine d’approvisionnement du secteur en 2021. Le but était de savoir d’où venaient exactement les LED utilisées pour l’éclairage dans le monde. Selon leurs résultats, neuf pays sont à l’origine de la quasi-totalité des exportations mondiales de boitiers LED (la diode en elle-même) avec sur le podium la Malaisie, la Chine et le Japon.
Comme le notent aussi les autorités françaises, l’approvisionnement se réduit considérablement pour les lampes à LED dont la Chine assure 80% des exportations mondiales. «Le processus nécessite beaucoup de main d’œuvre et le faible coût du travail a fait [de l'Asie] un marché compétitif, indique le Département de l’Énergie américain qui note que les entreprises peuvent compter en Chine sur «de vastes infrastructures, la disponibilité des matières premières et de subventions gouvernementales». La technologie étant mature, la différence de qualité avec les productions des autres pays est jugée faible aussi bien pour leur performance que leur durée de vie.
Attirés par la manne, d’autres pays comme la Corée du Sud ou l’Inde accélèrent leur offre pour capter des parts de marché. Le sous-continent mise sur son marché local estimé à 4,4 milliards de dollars avec un potentiel de croissance de 20% par an selon le quotidien indien The Economic Times. Pour le stimuler, le gouvernement a lancé un grand programme d’équipement des foyers en éclairage LED. Près de 368 millions de lampes et tubes ont déjà été distribués, dont plus de la moitié fabriqués par une centaine d’entreprises locales employant plus de 500000 personnes.
Un marché français chamboulé
En France, le grand chamboulement de l’arrivée des LED a eu lieu au début des années 2010. «Tous les produits qui existaient encore en 2009 ont disparu des catalogues comme les lampes à incandescence, à filament halogène ou les tubes fluorescents, indique Dominique Ouvrard, délégué général du Syndicat de l’Éclairage. Cela a provoqué un énorme bouleversement pour les fabricants au niveau des volumes et des conditions de marché avec des importations asiatiques qui ont largement fondé le marché [des LED] français.»
Conséquence directe, les usines françaises qui subsistaient après la grande vague de fermeture des années 1980 et 1990 ont dû se transformer ou ont disparu, comme le site Philips de luminaires industriels de Nevers (Nièvre) en 2014. «On ne peut pas concurrencer en fabriquant en France, résume Frédéric Granotier, PDG de Lucibel. Les importations chinoises se font chaque année à des prix plus bas grâce aux économies d’échelle liées aux volumes.»
Fondée en 2008, cette PME (environ 50 salariés, 9 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023) a relocalisé son activité d’assemblage de panneaux LED pour les professionnels de Shenzhen (Chine) à Barentin (Seine-Maritime) pour protéger sa technologie. Malgré une réorganisation des process pour absorber la hausse du coût de production, Lucibel a jeté l’éponge et réorienté son offre. Implanté à Molsheim (Bas-Rhin), le site de Ledvance (ex-Osram), 400 salariés, a aussi arrêté la production d'ampoules en 2018 pour se transformer en une usine logistique ultra-automatisée avec un centre de contrôle qualité et une unité de production de luminaires.
Sur-mesure et innovation comme stratégie
Alors que le remplacement des lampes et des éclairages traditionnels par des LED est encore loin d’être achevé, la montée en gamme et la lutte judiciaire contre les importations déloyales sont plébiscitées par le Syndicat de l’éclairage. Contrairement aux diodes ou aux lampes, la fabrication de luminaires résiste à l'assaut chinois. Leur taille plus importante rend leur transport coûteux, ce qui favorise une fabrication verticalisée proche du lieu de vente. Fabriquer proche du consommateur évite aussi de constituer des stocks importants avec là aussi des économies à la clé. Enfin, l'objet est personnalisable, ce qui augmente facilement son prix de vente et rend sa production rentable, même en Occident. «La lampe a une faible valeur unitaire, mais avec le luminaire, on peut s'adapter à tout, confirme Pierre-Yves Monleau, directeur marketing de Ledvance France. C'est vraiment la flexibilité et la proximité du marché qui nous permettent de nous développer.»
L'innovation est l'autre levier pour résister à la concurrence étrangère. «Les sociétés en France ne produisent pas les semi-conducteurs ou les LED, mais sont très performantes pour créer des produits qui utilisent ces technologies», note Dominique Ouvrard. Ledvance propose ainsi des systèmes capables d'adapter la lumière au rythme biologique ou de l'adapter à la présence humaine pour faire des économies. De son côté, Lucibel développe aussi son offre de panneaux LED fabriqués sur-mesure et a commercialisé un masque de beauté dont les diodes promettent un effet anti-rides, avec Dior comme client.



