Le recours massif au télétravail a été une des caractéristiques de la période de confinement. Alors qu'il plafonnait à 3 % de la population active après des années d'incitation, ce sont 40 % des salariés qui ont été soudainement et totalement concernés, sans y avoir été préparés. Idem pour leurs managers. On pouvait donc craindre cette expérience in vivo.
Le télétravail une contrainte pour un quart des télétravailleurs
Le cabinet Empreinte Humaine, spécialisé dans le diagnostic et la prévention des RPS, publie son troisième baromètre avec Opinionway (1) sur l'état psychologique des salariés français. On y découvre que les salariés sont dans la même situation psychologique que le reste des salariés. Une nouvelle pas vraiment rassurante, puisqu'il ressort du questionnaire administré par Empreinte humaine que 42 % des salariés sont en situation de détresse psychologique, et que 17 % sont en détresse élevée (2).
Malgré ce résultat, 85 % des salariés indiquent qu'ils veulent continuer à télétravailler. Toutefois, l'étude montre toute l'étendue des situations de télétravail. Si pour certains il est une chance, pour d'autres c'est une situation délicate. Et cette proportion est loin d'être négligeable et à peu près constante quelles que soient les études. Dans celle-ci, ce sont 27 % des salariés qui indiquent que c'est pour eux une contrainte et parmi ceux-ci le cabinet décompte 72 % en situation de détresse psychologique.
Trop de réunions et de l'isolement
Une autre source de difficultés pour les salariés vient du caractère improvisé de l'épisode actuel. Ainsi, 53 % des salariés disent qu'ils voudraient davantage de règles de fonctionnement pour le télétravail. Cela traduit le bricolage managérial qui a prévalu pendant cet épisode. Les experts d'Empreinte humaine estiment qu'il ne faut pas faire avec le télétravail comme lors de l'introduction du courriel dans les entreprises. On a alors mis en place cet outil sans mode d'emploi... jusqu'au jour où il a fallu instituer un droit à la déconnexion. Le télétravail s'il n'est pas organisé et régulé pourrait poser des problèmes, comme tout mode d'organisation du travail.
Parmi les problèmes posés par ce télétravail non pensé, on trouve la multiplication des réunions (cité par 60 % des personnes) et un sentiment d'isolement (39%).
Ce que révèle l'étude est le sentiment d'une certaine dépossession du travail par de nombreux télétravailleurs. Tout semble indiquer qu'a émergé un télé taylorisme du télétravail. Résultat : 44 % des personnes interrogées ressentent ce que les spécialistes de la sociologie du travail appellent de la qualité empêchée. Soit la situation des salariés qui considèrent qu'ils ne peuvent pas faire un travail qui possède la qualité qui correspond à leurs attentes.
L'émergence du télé taylorisme
La moitié des salariés en télétravail indique ne pas être consultés lors de la prise de décision qui ont un impact sur leur travail. 42 % estiment qu'ils ne reçoivent ni l'estime ni le mérite qu'ils estiment devoir avoir. 54 % font des tâches qu'ils considèrent comme répétitives et 30 % estiment qu'ils manquent d'autonomie pour décider du déroulement du travail. Enfin, 40 % des télétravailleurs disent qu'ils n'arrivent pas à oublier leur journée de travail une fois qu'elle est finie.
Si ces chiffres peuvent sembler important, il ne faut pas oublier qu'une grande partie des salariés veulent continuer à télétravailler une fois la pandémie terminée. C'est dire que ce n'est pas le télétravail qui est mis en cause en tant que tel mais la façon dont il est managé par certaines entreprises, voire par certains managers des entreprises. En outre, on relèvera que l'étude ne compare pas la situation actuelle avec celle qui prévalait préalablement.
Nouveaux phénomènes ou révélateur ?
On peut faire l'hypothèse que les salariés en difficulté aujourd'hui évoluent au sein de services ou d'entreprises où le management n'était pas nécessairement plus accommodant dans le légendaire "monde d'avant". Cette possibilité devrait au moins être étudiée avant de prendre toutes décisions, tant on ne peut pas exclure que les mauvais managers à distance n'étaient pas meilleurs en face à face. Le manque de considération, les décisions imposées, la répétition des tâches ne sont pas propres au travail à distance. Loin de condamner le télétravail, cette étude indique que ce dernier révèle paradoxalement tous les manquements du management, qu'on ne voyait plus dans le cadre confiné des bureaux des entreprises.
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(1) "Etat psychologique, risques psychosociaux et résilience des salariés français deux semaines après le déconfinement", enquête réalisée du 20 au 29 mai auprès de 2 004 personnes représentatives de la population des salariés français.
(2) L'étude s'appuie sur une méthode de mesure de la santé psychologique. On n'a pas demandé aux salariés quelle était leur situation, ni comment ils se sentaient. Il leur a été posé un ensemble de questions. A partir des réponses, il a été inféré leur état psychologique.



