Enquête

Entre guerre des prix et abandons de projets, la filière française de l'éolien offshore dans le creux de la vague

Entre abandons de projets à l’international et trou dans les commandes entre 2026 et 2031, la filière française de l’éolien en mer cherche à se structurer.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Le parc éolien Provence Grand Large, au large de Fos-sur-Mer, doit démarrer en ce début d’année.

En apparence, l’avenir des industriels français de l’éolien en mer semble radieux. Le gouvernement prévoit la mise en service de 45 gigawatts (GW) cumulés à l’horizon 2050, avec un rythme d’attribution de projets de 2 GW par an dès 2025. Actuellement, moins de 1 GW a été installé pour seulement 5 GW de projets attribués. Une puissance équivalente à près de 20 réacteurs nucléaires reste donc à construire. L’objectif de l’État doit désormais être inscrit dans la prochaine révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie, cette année. Cette dernière devrait en outre prendre en compte une cartographie de zones maritimes prioritaires afin d’accélérer l’installation de parcs – les derniers projets ont mis plus d’une décennie à produire leurs premiers mégawattheures après leur attribution. La carte sera fixée à l’été à la suite d’un grand débat public.

«Je suis inquiet», souffle pourtant Philippe Thieffry. Le chef de mission du cluster breton de l’éolien en mer Bretagne Ocean Power attend l’annonce du prochain lauréat du cinquième appel d’offres – 250 mégawatts au large des côtes bretonnes. L’ancien ingénieur garde un souvenir amer du précédent (AO4), fin mars 2023, pour un parc éolien de 1 GW dans la Manche. Les entreprises sélectionnées, EDF Renouvelables et son partenaire Maple Power, l’avaient remporté en brandissant un prix historiquement bas de 45 euros le mégawattheure. Un tarif qui paraît aujourd’hui difficile à tenir, compte tenu de l’inflation. «Même si l’on fait converger les prix de marché et les prix de production, ces derniers ne sont pas dans la zone de 40 euros, mais plutôt entre 60 et 80 euros du mégawattheure», résume Emmanuelle Wargon, la présidente de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), en décembre.

Projets abandonnés

D’ailleurs, ces prix trop bas conduisent à des abandons de projets, rétrécissant les perspectives de marché des équipementiers. Shell a renoncé à son site pilote d’éolien flottant à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) en novembre 2022, sur fond de hausse généralisée des coûts et de crise de l’énergie. Aux États-Unis, les promoteurs ont annulé 5,5 GW de contrats éoliens offshore en 2023, soit 25% de ceux signés ou attribués dans le pays, d’après une étude de BloombergNEF.

«C’est une situation temporaire, tempère Ken Ilacqua, le responsable des projets d’éolien en mer du promoteur Océole. Il s’agit de projets dont les tarifs ont été figés avant la crise sanitaire et la guerre en Ukraine.» En France, l’État se montre particulièrement protecteur vis-à-vis des promoteurs. Il propose notamment une indexation du prix du mégawatt­heure sur l’inflation entre l’annonce du résultat d’un appel d’offres et les premiers investissements. Les industriels craignent malgré tout qu’une partie de la chaîne de valeur soit captée par les fabricants chinois d’éoliennes. Leur industrie est arrivée à pleine maturité, surfant sur un marché intérieur gigantesque. Au total, 85 GW d’éoliennes sur terre et mer ont été installés dans le pays en 2022, contre 45 GW dans le reste du monde.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Deux des trois premiers constructeurs mondiaux sont chinois, selon le cabinet Wood Mackenzie. Les turbiniers jouissent d’économies d’échelle telles qu’ils peuvent proposer des prix et des conditions de financement que peu d’entreprises européennes accordent. «Les fabricants de turbines permettent, par exemple, de payer deux à trois ans après l’installation, alerte Michel Gioria, le délégué général de France Énergie Éolienne. Les industriels européens peuvent difficilement s’aligner.» Pour autant, les éoliennes chinoises sont pour l’instant absentes des grands chantiers de l’Union européenne. «Néanmoins, ils pénètrent fortement les marchés extérieurs visés par la filière européenne en Afrique et en Amérique du Sud. Des marchés sur lesquels celle-ci se positionne aussi», pointe Michel Gioria.

Mais attention ! En France, les critères d’attribution des projets offshore font toujours la part belle au prix afin de protéger le consommateur final. Lors de l’évaluation des candidats de l’AO4, le critère financier concentrait 70 des 100 points de la note totale, ne laissant que 10 points aux «enjeux sociaux et de développement territorial». Pour compresser son tarif, EDF, le gagnant, a misé sur un parc d’un maximum de 47 éoliennes, ce qui suppose des turbines de plus de 20 MW. Or les éoliennes de dernières générations actuellement sur le marché ont une puissance de 12 à 15 MW. «C’est un joli défi, ironise Michel Gioria. Les développeurs ont tendance à accepter de grands risques pour remporter des appels d’offres. Or, si nous souhaitons sécuriser une industrie européenne, on devrait peut-être accepter d’installer un peu moins de puissance pour un peu plus cher.» #

Mauvais temps en mer du Nord

À partir de 2026, après l’achèvement des 500 MW du Tréport (Seine-Maritime), les sites industriels français de l’éolien en mer devront faire sans leur marché domestique. Pour l’instant, les 1 100 salariés de l’usine Siemens Gamesa du Havre (Seine-Maritime) produisent des nacelles et des pales pour cinq projets en France, de 500 MW chacun. Ensuite, aucun chantier ne reprendra avant 2031, à l’exception d’un projet EDF à Dunkerque (Nord), qui prévoit des éoliennes de 20 MW, non produites en France. Pour combler ce trou dans le carnet de commandes, la filière française lorgne les développements en cours en mer du Nord. Mais peine à convaincre. «Nos entreprises manquent de références. Les acteurs locaux ont jusqu’à dix ans d’ancienneté de plus que nous sur les projets offshore», souffle Philippe Thieffry, du cluster d’entreprises de l’éolien offshore Bretagne Ocean Power. Le tissu industriel d’Europe du Nord a profité de marchés domestiques particulièrement dynamiques. Alors que la France a mis en service ses 80 premières turbines au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) en 2022, le Royaume-Uni a connecté plus de 2 700 éoliennes au large de ses côtes. #

Couv 3728
Couv 3728 Couv 3728

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024

Lire le sommaire

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
94 - Ivry-sur-Seine
Date de réponse 30/04/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs