Enquête

La filière française de l’éolien en mer se met en ordre de bataille sur un marché semé d'embûches

La filière française de l’éolien en mer cherche à se structurer, alors que les abandons de projets de parcs offshores s'accumulent aux États-Unis et qu’un trou de commandes pointe son nez en France entre 2026 et 2031.

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Mise sous tension de la première éolienne offshore mise en service le 6 juillet 2023 au large de Saint-Brieuc.
La Commission européenne a fixé, en octobre 2023, un objectif annuel d’installation d’éoliennes offshores de 12 000 mégawatts (MW), pour atteindre un parc d’une taille totale de 111 000 MW d’ici 2030.

Philippe Thieffry, chef de mission du cluster breton d’entreprises de l’éolien offshore Ocean Power Bretagne, attend nerveusement l’annonce du lauréat de l’appel d’offres 5 (AO5). Le champ d’éoliennes en mer sera situé au sud de la Bretagne pour une puissance de 250 mégawatts (MW) et le promoteur élu sera déclaré en février. «Je suis inquiet», souffle le chef du réseau breton.

Car l’ancien ingénieur garde un souvenir encore amer de l’annonce du lauréat de l’appel d’offres précédent, fin mars 2023, pour un parc éolien de 1 000 MW dans la Manche. Les lauréats, EDF Renouvelables et son partenaire Maple Power, remportaient le projet AO4 en brandissant un prix historiquement bas : 45 euros le mégawattheure (MWh).

«Inquiétant», fustigent encore certains industriels. «Ambitieux», euphémisent d’autres, le sourire en coin. «Même si on fait converger les prix de marché vers les prix de production, ces derniers ne sont pas vraiment dans la zone de 40 euros, mais plutôt entre 60 et 80 euros du MWh», résumait la présidente de la Commission de régulation de l’énergie Emmanuelle Wargon le 7 décembre, lors d’une conférence sur l’hydrogène.

Recours à l’approvisionnement extra-européen

«Un prix aussi bas est un choix risqué pour la filière, fustige Philippe Thieffry. Soit le promoteur jette purement et simplement l’éponge, soit on met en service coûte que coûte le parc en acceptant de choisir une partie de nos fournisseurs en Asie.»Ken Ilacqua, responsable des projets éoliens en mer du promoteur Océole, abonde : «Si on veut produire 100% des composants en Europe, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, des tarifs si bas après avoir vécu la vague d’inflation me semblent assez utopique.»

Car si le choix du promoteur de l’AO4 a été arrêté, les commandes auprès des industriels n’arriveront, elles, que bien plus tard : le choix des investissements d’EDF Renouvelables et Maple Power sera effectué après le cycle des autorisations administratives et des éventuels recours, pour une mise en service du parc en 2031. Or, la filière française craint que des prix trop faibles ne favorisent les entreprises de l'éolien situées en Chine lors de la phase d’achat.

L’aval de la chaîne de valeur de l’éolien encore fragile

Les entreprises situées en amont de la filière sont particulièrement protégées de la concurrence extra-européenne, à l’instar de l’entreprise d’assemblage de fondations d’éoliennes écossaise CRC Evans, implantée à Brest. «L’assemblage d’une fondation d’éolienne offshore doit nécessairement être effectué à proximité des sites, appuie Stéphane Allain, directeur des opérations. Transporter un flotteur complet de 4 000 tonnes en bateau depuis l’Asie pendant des mois serait impensable.»

L’aval de la filière, en revanche, est particulièrement vulnérable face à la concurrence hors-Europe. «Nous avons tenté de lancer la production de modules depuis une usine locale au Royaume-Uni, avec un consortium, afin de réduire notre approvisionnement en dehors de l’Europe, explique Stéphane Allain. Mais l’investissement ne s’est pas fait, car personne n’était convaincu que la chaîne de valeur serait suffisamment rentable au Royaume-Uni pour répondre aux exigences de prix des promoteurs.»

Le choix des fournisseurs chinois est d'autant plus tentant que l’industrie de l’éolien en Chine est arrivée à pleine maturité, surfant sur un marché intérieur gigantesque. Au total, 85 gigawatts (GW) d’éoliennes sur terre et mer ont été installés dans l’Empire du milieu en 2022, contre 45 GW dans le reste du monde. «Les industriels chinois jouissent d’économies d’échelles telles qu’ils peuvent se permettre de proposer des prix et des conditions de financement que peu d’entreprises européennes peuvent accorder, résume Michel Gioria, le délégué général de France énergie éolienne. Les fabricants de turbines chinois, par exemple, permettent de payer 2 à 3 ans après l’installation. Les acteurs européens peuvent difficilement s’aligner.»

Le critère prix pèse 70% dans l’évaluation des candidats

«Si nous souhaitons étendre la chaîne d’approvisionnement européenne, il est nécessaire de prendre en compte des facteurs discriminants autres que le prix, notamment de renforcer les critères qualitatifs», estime une source du fabricant Siemens Gamesa. Les critères d’attribution des projets d’éolien offshore en France font toujours la part belle au prix – afin de protéger les consommateurs finaux. Lors de l’évaluation des candidats à l’AO4, gagné par EDF Renouvelables, le critère financier concentrait 70 des 100 points de la note totale, ne laissant que 10 points aux «enjeux sociaux et de développement territorial».

Pour donner davantage de poids aux PME locales de l’éolien, plusieurs clusters régionaux, dont Ocean Power Bretagne, ont corédigé une Charte de contenu local. Celle-ci prévoit notamment une méthodologie visant à favoriser les candidats industriels français, comme leur communiquer les jalons d’achats et le planning industriel «en amont des différentes phases du projet, au travers des clusters et groupements d’entreprises». «Nous avons fait signer ce document aux candidats de l’AO5. Ils ne sont pas engagés juridiquement par ce texte, mais nous serons en mesure de demander des comptes au lauréat s’il ne le respecte pas et tourne le dos aux acteurs locaux», explique Philippe Thieffry.

Abandons de projets

Le prix bas de l’AO4 a d’autant plus étonné que la filière traverse une crise. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les abandons de projets de parc éoliens en mer s'accumulent. Au total, les promoteurs ont annulé 5,5 GW de contrats éoliens offshores outre-Atlantique en 2023, soit 25% de tous les contrats signés ou attribués dans le pays, d’après une étude de Bloomberg NEF. Dernier en date : le 3 janvier 2024, lorsque les promoteurs européens Equinor et BP ont annoncé avoir mis fin à leur accord de vente d’électricité à l’État de New York à partir de leur futur parc éolien offshore de 1 260 MW, Empire Wind 2.

Les pressions de l’inflation, la hausse des taux d’intérêt et les perturbations de la chaîne d’approvisionnement – provoquées par la crise sanitaire puis la guerre en Ukraine – ont eu raison de la rentabilité des projets de parc d’éolien offshore. Le coût de l'électricité d'un projet de champ en mer américain subventionné est ainsi passé à 114 dollars (104 euros) par MWh en 2023, soit une augmentation nominale de près de 50% par rapport à son niveau de 2021, selon les calculs de Bloomberg NEF.

«C’est une situation temporaire, tempère Ken Ilacqua. Il s’agit de projets dont les tarifs ont été figés avant la crise sanitaire et la guerre en Ukraine.» En France, l’État se montre en sus protecteur vis-à-vis des promoteurs. L’Hexagone propose notamment une indexation du prix du MWh sur l’inflation entre l’annonce du lauréat d’un appel d’offres et son investissement. «Le marché français est l’un des rares au monde qui offre une telle couverture aux développeurs face à des variations importantes du taux d'inflation ou du coût des matières premières», pointe-t-il.

L’Europe n’est toutefois pas à l’abri du marasme ambiant. En novembre 2022, le site pilote d’éolien flottant de Shell à Saint-Nazaire a été abandonné. Le fabricant Siemens Gamesa, qui possède une usine au Havre, a accusé, lui, un EBIT de -760 millions d’euros au premier semestre 2023  (contre -309 en 2022) pour une marge de -38%.

Vide de commande en 2026

L’autre défi qui attend la filière française pointera son nez en 2026. D’ici là, les 1 100 salariés de l'usine Siemens Gamesa du Havre, en Seine-Maritime, vont produire des nacelles et des pales pour 5 projets en France. L’usine entrée en production en mars 2023 approvisionne les 500 MW des parcs de Fécamp (Seine-Maritime), Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), Courseulles-sur-Mer (Calvados), Noirmoutier (Vendée) et Le Tréport (Seine-Maritime). Mais un trou béant se dessine dans les commandes après l’installation du parc de 62 éoliennes du Tréport. Aucun chantier ne reprendra avant 2031 sur le marché français, à l’exception d’un projet à Dunkerque.

Pour combler ce trou, certaines entreprises industrielles françaises se tournent vers l’export, lorgnant l’installation de parcs en Écosse, au Pays de Galle ou encore en Norvège. «Nos entreprises ne partent pas favorites, car elles manquent de références. Les acteurs locaux en Europe du Nord, eux, ont plus d’ancienneté, parfois jusqu’à dix ans de plus que nous sur les projets offshore», souffle Philippe Thieffry. Il compte surtout positionner des entreprises de l’océanographie, qui peuvent participer à l’étude des milieux marins et qui s’exportent déjà sur le parapétrolier.

L’entreprise NOV-BLM, fabricant de systèmes d’élévation pour les bateaux de poses d’éoliennes, compte se positionner sur le marché naissant de l'éolien flottant. L’équipementier, basé à Carquefou (Loire-Atlantique), prévoit un investissement de 1,5 million d’euros afin d’acquérir un robot de soudage automatisé en 2025, spécifiquement adapté à cette technologie. Mais les incertitudes sont fortes sur ce marché balbutiant, frappé lui aussi par les abandons de projet. «On considérait en 2023 que les projets d’éoliens flottants à l’international devaient se concrétiser au deuxième semestre 2024. Finalement, on parle de 2026, explique Pierre Rousselot, le directeur général. Le risque est simple : investir trop tôt et avoir une machine sur les bras que nous n’utiliserions pas.»

Boom en 2030 pour les métiers de la soudure

D’autres se tournent vers leurs activités historiques en attendant le second coup de feu. Le groupe écossais CRC Evans, spécialiste de la soudure, s’est installé en 2022 en Bretagne afin d’accéder aux futurs parcs en Angleterre et en France. «Ça peut paraître tôt, mais nous savons qu’à partir de 2030 la demande va exploser dans ce bassin. Nous serons en surcharge de travail», prédit Stéphane Allain.

En attendant, l’entreprise poursuit son activité historique dans le gaz et pétrole. «Souder des pipelines pour ces énergies ou bien des fondations pour l’éolien offshore revient au même, pointe Stéphane Allain. Seule la dimension de la pièce change, nous n’avons donc pas besoin d’investissements supplémentaires.» Prochain enjeu pour le bassin breton : la formation de soudeurs. Un beau défi, alors que le métier figurait au top 30 des métiers en tension en France en 2021 d’après une étude de la Dares.

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