Entretien

« En supprimant les stocks agricoles, l'Union européenne se prive d'un outil précieux en cas de crise», explique Frederic Wallet

Chercheur à l'Inrae et auteur de « Manger Demain» (aux éditions Tana), Frederic Wallet revient pour L'Usine Nouvelle sur les choix stratégiques de l'Europe en matière agricole, sur la nouvelle Politique agricole commune Farm to Fork, et sur la pertinence de maintenir des stocks agricoles en cas de crise. Parce que l'alimentation est aussi un outil géopolitique.

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Frederic Wallet, chercheur à l'INRAE
Frederic Wallet, chercheur à l'Inrae et auteur du livre "Manger demain".

L'Usine Nouvelle - Dans votre ouvrage « Manger Demain» aux éditions Tana, vous revenez sur la manière dont le système agroalimentaire français a évolué ces dernières années. Après la crise sanitaire, nous vivons actuellement une phase de tensions géopolitiques. Quels sont les enseignements que l’on peut tirer de ces situations ?

Frederic Wallet - La crise Covid a servi de révélateur à plusieurs égards. D’abord, elle a montré une résilience du système. Il faut se souvenir que les rares fois où il y a eu des absences de produit, cela était davantage le fait de difficultés logistiques que de problèmes d’approvisionnement. La bonne nouvelle, c’est donc que le système agroalimentaire est capable de s’adapter et de s’organiser rapidement. Et cela est vrai à la fois sur les chaînes alimentaires longues, mais aussi pour les circuits courts que l'on a vu émerger pour répondre à un besoin soudain des consommateurs.

Pourtant, l'épidémie a aussi remis en cause cette impression que nous étions souverains en matière d’alimentation. Aujourd’hui, 20% des produits que nous avons dans nos assiettes viennent de l’étranger. Cette dépendance concerne aussi bien les produits consommés que les consommations intermédiaires qui servent à la production agroalimentaire. La période a également mis en lumière une dépendance à des facteurs de production comme la main d’œuvre, qui à certaines périodes, a pu faire défaut.

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Justement, dans votre ouvrage vous consacrez une large partie au décryptage de la balance commerciale française. Comment cette dernière va-t-elle évoluer dans les années à venir ?

Les importations représentent 20% de l'alimentation français. Cette part est en croissance. Pourquoi est-ce important d’y prêter attention ? Essentiellement parce qu’il y a, derrière cette question, des enjeux géostratégiques et des questions en matière de santé publique avec, par exemple, des réglementations différentes entre les pays sur le bio ou les OGM.

Jusqu’à présent, dans l'Union européenne, le choix avait été fait, via la PAC, de jouer sur l’autosuffisance alimentaire à l’échelle de l’Union. Cela signifie que l’on considérait que la sécurité alimentaire pouvait être atteinte à l’échelle du continent. Cette stratégie a été menée au détriment de certains autres paramètres, comme les questions environnementales ou le maintien du nombre d’agriculteurs dans l’Union. Aujourd’hui, la nouvelle PAC Farm to Fork fait figure de tournant. Elle tente d’intégrer l’impact environnemental du modèle agricole pour aller vers une agriculture plus verte. Cette nouvelle feuille de route ne sera pas sans conséquence sur la production. Toutes les simulations montrent qu'avec Farm to Fork, cette dernière diminuera. L’enjeu est de savoir si ce qui sera produit dans l'Union européenne a vocation à alimenter les populations locales ou si l’Europe a pour ambition d'être un grand ensemble exportateur et à se servir de l’industrie agroalimentaire comme un outil géopolitique.

Vous évoquez également la stratégie de gestion des stocks au sein de l'Union européenne. Vous comparez notamment les choix faits dans l’UE avec ceux faits par la Chine. Est ce que vous pouvez nous en dire plus ?

L'Union européenne - la France en tête - ont décidé de renoncer à la politique des stocks. Désormais, les pays membres s’appuient sur la solidarité européenne en cas de coup dur. Cela offre la possibilité de gérer en flux tendu ce qui est mis sur le marché. A l'opposé, des pays comme la Chine ont fait le choix de constituer des stocks. Ces derniers servent à abriter la population en cas de difficultés, notamment climatiques ou géopolitiques.

En supprimant les stocks, l'Union européenne s’est privée de cet outil de résilience. Aujourd'hui, une ville comme Paris n'a que 72 heures d’autonomie alimentaire. Si l'on est faiblement dépendant de l’étranger et que les accords internationaux permettent de jouer sur les solidarités européennes, cela n'est pas un problème. Mais cette stratégie pose toutefois la question de la maîtrise de la composition de nos assiettes. D'autant plus que l'on observe, lors des négociations commerciales internationales, qu’il n’y a pas toujours une convergence stricte entre la vision de pays comme la France et la Pologne. L'abandon de la politique des stocks soulève un second enjeu: celui de savoir comment l'Union européenne pourra faire face aux crises. Qu’elles soient géopolitiques, sociales ou climatiques, les crises vont avoir tendance à se renforcer dans l’avenir. Pour pallier ce type de risque, le retour à une politique de stocks me semble de bon aloi.

Comment cette stratégie peut-elle s’articuler avec la hausse de l’inflation et la problématique de la baisse du pouvoir d’achat ?

Avant la crise Covid, 5 millions de personnes dépendaient de l’aide alimentaire en France. La pandémie a fait exploser ce chiffre. Aujourd’hui, nous sommes entre 7 et 8 millions, selon les sources. Cela signifie que l’alimentation est devenue un enjeu prioritaire pour un grand nombre de Français. Il y a donc la nécessité d’adapter le système pour que chacun puisse manger à sa faim et correctement.

Pour cela, il faut garder en tête que servir aux plus pauvres une alimentation qui pose question en terme de qualité n’est pas la solution. Cela n'est positif ni pour les mangeurs, ni pour les producteurs et la polémique autour de la baguette à 30 centimes d'euros en a été l'illustration. De nombreux producteurs ont mis en évidence qu’à de tels tarifs, un travail de qualité ne pouvait pas être rémunéré. Or, on sait que la question de l’attractivité du métier d’agriculteur se heurte aujourd'hui principalement à la question de la rémunération.

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