La cagnotte en ligne pour sauver Carmat semble plus un moyen de marquer les esprits qu’un ultime recours. Ce dont a vraiment besoin le concepteur français du seul cœur artificiel autorisé en Europe, et le plus avancé au monde, ce sont de vrais investisseurs à la rescousse. L’entreprise se trouve au pied du mur en cette fin juin, avec un besoin immédiat de 3,5 millions d’euros pour boucler le mois, 4,5 millions pour tenir en juillet, et 35 millions pour son plan de marche sur les 12 mois à venir.
Un montant conséquent pour une entreprise de medtech, qui a déjà levé 550 millions d’euros depuis sa création en 2008 – un record en Europe. Mais pas démesuré pour une technologie de cœur artificiel unique, la plus avancée au monde, la seule disponible et commercialisée depuis 2021 sur le marché européen... Et qui a nécessité 30 ans de développement.
Son directeur général Stéphane Piat est très remonté. Lors d’une conférence de presse en ligne le 24 juin, il comparait la «start-up» Carmat au «SpaceX de la medtech». Sauf que la «start-up nation n’existe pas», car «le vrai problème en France pour l’innovation et les sociétés innovantes industrielles, c’est l’accès aux capitaux», dénonce-t-il. Il déplore notamment l’admiration française pour les géants américains de la tech – qui «ont pourtant tous fait faillite plusieurs fois avant de réussir» – ainsi que certains investisseurs qui «nous ont abandonné au bord de la route».
Un marché colossal potentiel
Le risque est double pour Carmat. D’abord car sans apport d’argent frais, l’aventure pourrait s’arrêter là, malgré un marché colossal. En France, d’après les chiffres avancés par la société, 150 000 patients se trouvent chaque année en Europe et aux Etats-Unis en insuffisance cardiaque terminale, avec une survie de quelques jours à quelques semaines, pour seulement 7000 transplantations possibles, seule thérapie avérée.
Docteure à l’hôpital européen Georges Pompidou, Anne-Céline Martin évoque lors de la conférence de presse «400 transplantations cardiaques en France chaque année pour le double de patients inscrits», pour une pathologie qui est dans les pays développés la première cause de mortalité, devant les cancers, et dont «l’incidence augmente chez les personnes de moins de 50 ans».
Une technologie française sans équivalent
Le second risque, c’est celui du redressement judiciaire, ouvrant l’éventualité de voir filer toute la société et sa technologie pour 1 euro symbolique dans les mains d’un groupe étranger. Or Carmat n’a pas d’équivalent au monde. La seule alternative existante, quand la transplantation n’est pas possible, est un cœur artificiel américain aux capacités techniques bien moindres, qui n’est même plus autorisé ni disponible dans l’UE, ayant perdu son marquage CE en raison notamment des risques avérés d’accidents vasculaires.
Ce dont ne souffre pas la prothèse Aeson, selon tous les résultats cliniques obtenus. 122 patients ont été traités à ce jour dans le monde avec le dispositif de Carmat, pour le moment utilisé comme pont à la transplantation, donc de manière temporaire avant une greffe. La plupart des patients ont été traités dans le cadre d’essais cliniques, les autres depuis 2021 dans un cadre commercial en Allemagne, Italie, Pologne, Espagne et Israël.
Carmat enregistre donc déjà des ventes, certes modestes (7 millions de chiffre d’affaires en 2024, 2,4 millions au premier trimestre 2025), d’une technologie éprouvée et d’un dispositif médical approuvé. D’autre part, la société de 180 salariés dispose aussi de ses propres capacités de production à Bois D’Arcy dans les Yvelines, avec des cadences qui s’accélèrent. Mieux, Stéphane Piat ajoute qu’en «septembre la prothèse doit commencer les études cliniques pour une implantation permanente, jusqu’à la fin de vie». Par ailleurs, Carmat entrevoit un démarrage commercial sur l’immense marché américain en 2028, et une profitabilité d’ici quatre à cinq ans.
Pour défendre cette technologie made in France, Carmat négocie avec ses actionnaires actuels. Mais l’entreprise sollicite aussi ces derniers jours un soutien public, que ce soit auprès de l’Elysée, ou de la Banque européenne d’investissement (BEI) qui lui a déjà octroyé un prêt de 30 millions d’euros en 2018. Stéphane Piat évoque un «crève-cœur d’enterrer une technologie française qui fait ses preuves», qu’il décrit comme étant «sur la rampe de lancement» pour une maladie «avec des besoins incommensurables».



