Éco-conception : L'industrie se convertit à l'économie circulaire à marche forcée

Pacte vert européen, loi Agec, plan France Relance… Le mouvement vers une économie circulaire s’accélère. C’est dès la phase de conception de leurs produits et services que les industriels doivent le prendre en compte.

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La conception générative permet d'obtenir une pièce plus résistante (à droite) que celle produite de manière traditionnelle (à gauche), tout en consommant moins de matière. Elle s'inscrit dans une démarche de durabilité.

« Aujourd’hui, les citoyens ne comprennent plus que l’on ne puisse pas réparer un appareil en panne, ni que les déchets qu’ils trient ne soient pas tous valorisés ou recyclés. Nous devons mettre en place d’autres moyens de concevoir et de fabriquer. » En s’exprimant, début septembre, aux quatrièmes Assises de l’économie circulaire, à Paris, la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a tenu à rappeler aux industriels leur responsabilité face aux enjeux environnementaux. Nos modes de production doivent évoluer. Et vite ! « La mise en place d’une économie circulaire est une réponse que nous pouvons apporter face à l’urgence climatique. Nous en avons la possibilité. Un flacon de shampooing ou une brosse à dents en plastique recyclé émettent deux tiers de carbone en moins que les mêmes objets en plastique vierge », a souligné la ministre.

Le message doit être entendu au bon niveau, celui de la conception des produits. C’est à ce stade que sont déterminés environ 80 % de leurs impacts environnementaux, estime la Commission européenne dans son plan d’action pour l’économie circulaire dévoilé en mars. Rien d’étonnant pour Dominique Millet, le président d’EcoSD, un réseau entre chercheurs et industriels pour diffuser les connaissances en éco-conception. « Quels matériaux entrent dans la composition du produit ? Comment sera-t-il fabriqué ? Comment sera-t-il utilisé ? Quelle sera sa durée de vie ? Sera-t-il recyclable et par qui ? Toutes ces questions, qui se posent lors de laphase de conception, sont au cœur de l’économie circulaire. »

Des plans ambitieux

Selon la Commission européenne, notre modèle économique « linéaire » – reposant sur le triptyque produire, consommer, jeter – « n’offre pas suffisamment d’incitations aux industriels » pour passer à un modèle plus circulaire. Depuis quelques années, la pression réglementaire s’intensifie pour instaurer de nouvelles mesures sur la production et le traitement en fin de vie des produits les plus polluants. Deux textes majeurs ont été adoptés cette année : en mars, le plan d’action en faveur de l’économie circulaire, inclus dans le Pacte vert européen, et en février, la loi française Anti-gaspillage et économie circulaire (Agec). Cette dernière, particulièrement ambitieuse, prévoit la mise en place de plans quinquennaux d’éco-conception pour les filières les plus polluantes. «Ilspermettront d’évaluer à intervalles réguliers les actions de la filière emballage pour réduire son impact environnemental. Des mesures d’ensemble pourront être prises à ce moment, comme privilégier certaines technologies ou certains types de matériaux », souligne Valentin Fournel, le responsable de l’éco-conception chez Citeo, l’éco-organisme qui gère la fin de vie des emballages, une filière placée en première ligne avec la loi Agec.

Une approche globale

Le mouvement est important, mais il ne prend pas les industriels au dépourvu. Les principes d’éco-conception sont entrés dans les bureaux d’études et les centres de R & D dès les années 2010. Ils visaient au départ la consommation énergétique des équipements électriques lors de leur phase d’usage. La première directive européenne sur l’éco-conception, qui date de 2009, avait pour objectif d’émettre des recommandations sur l’efficacité énergétique des appareils. Avec le développement des outils d’analyse du cycle de vie (ACV), le principe d’éco-conception s’est élargi, pour s’intéresser à toutes les phases de la vie du produit. Aujourd’hui, l’Ademe définit cette démarche comme « une action préventive et innovante dans le but de réduire les impacts négatifs d’un produit ou d’un service sur l’ensemble de son cycle de vie, tout en conservant ses qualités d’usage ».

De son côté, la notion d’économie circulaire a peu à peu évolué pour se rapprocher de celle de l’éco-conception. « L’idée de mettre en place une circularité des flux dans la société de consommation désignait à l’origine le traitement des produits en fin de vie. Elle avait pour objectif de transformer les déchets en ressources, explique Samuel Mayer, le directeur du Pôle éco-conception, à Saint-Étienne (Loire). Elle a été mise en avant pour permettre la mise en place d’une filière de retraitement. Mais il s’agit d’une approche qui ne prend en compte qu’une facette duproblème environnemental. »

Pour Erwan Autret, le coordinateur du pôle conception de l’Ademe, la généralisation de l’analyse du cycle de vie a favorisé le rapprochement entre la création de filières de retraitement et l’innovation dans la conception de produits. « L’économie circulaire est une approche globale, visant à limiter les impacts environnementaux depuis l’extraction des ressources jusqu’au traitement des déchets, et impliquant toute une filière. Elle renvoie l’image d’une écologie créatrice de valeur. Elle nécessite toutefois de prendre en compte dès la phase de conception l’ensemble des paramètres environnementaux, ainsi que les besoins dela filière. »

Une priorité européenne

C’est ce concept qui s’inscrit aujourd’hui dans la loi et les objectifs du législateur. À l’échelle européenne, l’économie circulaire est une priorité du Pacte vert qui vise la réduction de 50 % des émissions des gaz à effet de serre d’ici à 2030 et la neutralité carbone en 2050. Son plan d’action prévoit une refonte de la directive européenne sur l’éco-conception afin que celle-ci ne concerne plus seulement les produits liés à l’énergie mais s’applique progressivement à une gamme plus large. Le nombre de critères sera également revu à la hausse, avec l’introduction des notions de durabilité, de réutilisation, d’amélioration et de réparation des produits en tenant compte de l’éventuelle présence d’éléments chimiques dangereux. Les nouvelles conceptions devront également accroître peu à peu la part de matériaux recyclés contenus dans les produits, tout en assurant la sécurité des utilisateurs. Les premières propositions de mesures allant dans ce sens seront présentées en 2021. Par ailleurs, le Pacte vert stipule que tous les emballages plastiques devront être réutilisables ou recyclables à l’horizon 2030.

En France, la loi Agec s’appuie sur les grands principes formulés dans la feuille de route de l’économie circulaire, mais va plus loin dans les engagements demandés aux industriels. « La loi Agec représente un point de basculement dans la mise en place de l’économie circulaire, explique Arnaud Leroy, le président de l’Ademe. Cet engagement a été renforcé dans le cadre du plan France Relance, qui a octroyé une enveloppe supplémentaire de 500 millions d’euros pour sa mise en place. »

Principe du pollueur-payeur

La filière emballage est la première concernée par ces mesures. Le texte prévoit en effet la disparition pure et simple des emballages plastiques à usage unique en 2040, de tendre vers 100 % de recyclage des matières plastiques à l’horizon 2025 et enfin de fixer annuellement un taux minimal obligatoire d’incorporation de matières premières recyclées (MPR). « Lafilière du packaging doit apprendre à concevoir différemment un certain nombre de produits pour se mettre au diapason de la loi Agec», avertit Valentin Fournel. Elle s’est engagée à inclure 440 000 tonnes de MPR par an dans ses produits dès 2025, malgré une incorporation encore difficile.

La loi Agec touche aussi d’autres industries, avec la mise en place de nouvelles filières REP (à responsabilité étendue du producteur) qui imposent une contribution financière à certaines filières jugées polluantes. Cette contribution sur le principe pollueur-payeur peut être majorée ou minorée en fonction des actions d’éco-conception instaurées par l’industriel. Les articles de sport, le bâtiment, les jouets, ou les articles de bricolage seront concernés dès 2022. Une instance de régulation des REP a été mise en place cet été par l’Ademe. Les discussions entre industriels, recycleurs et fournisseurs de MPR sont engagées. Ainsi Decathlon, qui sera touché en 2022, renforce ses actions dans l’éco-conception, avec la volonté de partager ses connaissances en la matière avec l’ensemble de la filière.

Au-delà des filières visées par la loi Agec, les principes de l’économie circulaire se sont largement diffusés dans les bureaux de conception. Le groupe PSA, qui travaille depuis de nombreuses années sur la recyclabilité de ses véhicules, incorpore désormais dans ceux-ci 30 % des matériaux « verts ». « Ce pourcentage sur la masse totale du véhicule concerne à la fois les métaux et les polymères recyclés, indique Sophie Richet, la responsable de l’éco-conception. Nous discutons avec les producteurs de MPR pour atteindre des qualités de matières recyclées adaptées à notre cahier des charges.» Cependant, il va être difficile pour PSA d’accroître cette part de MPR, le constructeur automobile étant actuellement dans une phase de transition vers le véhicule électrique. « Dans ce type de véhicule, le plus impactant au niveau environnemental, ce sont les batteries, pointe Sophie Richet. Nous nous sommes rapprochés de certaines sociétés pour poser les premiers jalons d’une filière de retraitement pérenne. Nous travaillons sur leur démontage, mais également sur leur éventuelle réutilisation. »

« Cercle vertueux »

Chez SEB, l’éco-conception passe également par l’intégration de matière recyclée et la mise en place d’un réseau de partenaires. « Pour notre marque Tefal, nous avons fait le choix de produire une gamme de poêles et de casseroles en aluminium recyclé », expliquait Joël Tronchon aux quatrièmes Assises de l’économie de l’économie circulaire. « L’aluminium recyclé est plus cher que le vierge, mais nous avons fait ce pari de conception. Nous avons dû revoir et tester nos moules pour adapter nos modèles à cette matière. » SEB mise aussi sur la réparabilité et le réemploi de ses produits. « Nous avons un réseau de réparateurs partenaires. Une réparation représente entre 20 et 40 % du prix du produit neuf. Le groupe ne fait aucune marge sur les réparations et le coût ne sert qu’à faire vivre le réseau de réparateurs. » SEB travaille actuellement avec l’Ademe à la mise en place d’un réseau de rechappage pour les revêtements anti-adhésifs, principale cause d’obsolescence des poêles et des casseroles. Un parfait exemple d’économie circulaire, selon Joël Tronchon. « L’éco-conception nous pousse à l’innovation sur nos modèles et nous en améliorons constamment les performances. Par ailleurs, nous permettons à des emplois locaux de perdurer, et c’est économiquement avantageux pour le consommateur sur le long terme. C’est un véritable cercle vertueux dans lequel chacun est gagnant », s’enthousiasme-t-il. 

L’IoT, un « nudge » pour inciter au bon usage


Schneider Electric a intégré des capteurs dans ses équipements pour suivre en temps réel leur impact environnemental.

Lorsque l’on effectue l’analyse du cycle de vie d’un produit, la phase d’usage représente parfois l’impact environnemental le plus important. « Cela peut être lié à un mauvais usage du produit, qui consomme trop d’énergie sans que l’utilisateur s’en rende compte, explique Dominique Millet, du réseau EcoSD. Les premiers concernés sont les appareils électriques, qui consomment de l’énergie même en veille. » Certains designers travaillent sur l’intégration de « nudge » – des incitations douces à changer de comportement – sous la forme de dispositifs connectés intégrés dans l’objet. Des capteurs simples et un affichage sans écran ou sur smartphone envoient une alerte en cas d’une utilisation trop intensive de l’appareil ou d’un mauvais usage. « L’analyse du cycle de vie joue un rôle important pour évaluer si ce type d’incitation peut être ajouté », précise Dominique Millet. « Il faut que l’intégration de l’internet des objets (IoT) soit proportionnée au gain escompté. » Schneider Electric, qui lutte contre la consommation énergétique en phase d’usage, a intégré des dispositifs de ce type sur certains équipements.

 

Privilégier la fonctionnalité

Dans le cadre de la mise en place de l’économie « verte », certains acteurs appellent à revoir nos modèles économiques. Une solution consiste à privilégier les échanges autour de l’usage d’un produit plutôt que de sa vente. Le consommateur accepte de payer pour un usage proposé et l’objet, possession du fabriquant, est souvent partagé entre plusieurs personnes. Certains industriels s’y intéressent comme Michelin dont la division poids lourds commercialise depuis 2016 non pas des pneus mais des kilomètres parcourus. Ce modèle peut être une véritable gageure en termes de conception. « Il faut imaginer des objets plus résistants, et à l’utilisation simplifiée pour qu’il puisse être utilisé par différents profils de consommateurs », souligne François-Xavier Ferrari de l’agence d’écoconception Mu.

 

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