Éco-conception : Comment le numérique peut-il devenir durable ?

Après avoir optimisé la consommation énergétique des équipements électriques et électroniques du numérique, les industriels vont devoir se pencher sur celle des ressources nécessaires à la fabrication de leurs produits. L’enjeu ? Rendre les appareils de demain plus durables, réparables et recyclables.

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Facilement démontable, le téléphone modulaire du néerlandais Fairphone a été conçu pour pouvoir être réparé.

Quand on regarde le poids des équipements informatiques et de télécommunication mis sur le marché français en 2018, smartphones, tablettes, ordinateurs ou serveurs ne pèsent pas lourd face aux machines à laver et autres réfrigérateurs : 155 000 tonnes pour les premiers, contre 1 million de tonnes pour les seconds. Mais en termes d’impact environnemental, le numérique pèse. Et de plus en plus. « Ce sont des appareils avec un fort taux de renouvellement et un impact environnemental particulièrement important », souligne Erwann Fangeat, expert de la filière des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) à l’Agence de la transition écologique (Ademe).

Le numérique représentait 23 % des 940 000 équipements électriques et électroniques (EEE) commercialisés en 2018. « La croissance importante de ce secteur se démarque de celle des autres catégories d’EEE », ajoute Erwann Fangeat. Et 80 % de son impact environnemental est lié à la fabrication des produits. « Loin devant la distribution, l’usage et la fin de vie. D’où l’importance de prolonger la durée d’usage de ces équipements. »

Imposer l'efficacité matière

Cette prolongation de la durée de vie des équipements électroniques et des technologies de l’information (TIC) est au cœur d’une évolution de la réglementation européenne. Dans le cadre du Pacte vert, la Commission européenne a présenté le 25 mars un plan d’action pour l’économie circulaire. L’électronique et les TIC figurent en première place des chaînes de valeur à rendre plus vertueuses. La révision de la directive sur l’éco-conception imposera des mesures pour que les appareils soient « conçus dans un souci d’efficacité énergétique, de durabilité, de réparabilité, de mise à jour, de maintenance, de réutilisation et de recyclabilité ».

« Jusqu’à maintenant, cette directive était focalisée sur la consommation énergétique des équipements pendant leur phase d’usage », note Laurène Cuénot, chargée d’études et d’éco-conception chez Ecosystem, l’un des éco-organismes chargés de la gestion des DEEE. Sa révision a notamment pour objectif d’introduire une notion d’efficacité matière. Pour la majorité des EEE, la phase d’usage a été améliorée en termes d’efficacité énergétique, remarque Carole Charbuillet, enseignante-chercheuse à l’institut Arts et Métiers de Chambéry et spécialisée dans l’analyse du cycle de vie. « La marge de manœuvre sur certains EEE est de plus en plus faible sur l’énergie en phase d’usage. Mais, il y a eu un transfert de certains impacts sur la fabrication et la fin de vie. » Le passage des écrans cathodiques aux écrans à cristaux liquides et aux LED en est un exemple. « Nous avons gagné en performances énergétiques à l’usage, mais la fabrication de ces nouveaux écrans est beaucoup plus consommatrice de ressources et d’énergie, souligne la chercheuse. Sur leur cycle de vie, ces écrans peuvent avoir un plus grand impact. D’autant que nous maîtrisons moins bien leur fin de vie et la récupération de leurs matériaux. »

Attention aux transferts d'impact

Pour prolonger la durée de vie d’un smartphone, le néerlandais Fairphone a lancé le téléphone modulaire qui se veut facilement réparable, comme certains ordinateurs. « C’est un concept intéressant, estime Carole Charbuillet. D’autres entreprises s’y intéressent. » Toutefois, il se confronte à la difficulté de maîtriser l’approvisionnement des modules sur le long terme pour les rendre disponibles. « De la mine à la carte électronique, le maillage d’acteurs est très important et évolue rapidement. »

De plus, le concept de modularité n’est pas à l’abri des transferts d’impact. Dans une étude parue en décembre 2019 dans la revue MRS Energy & Sustainabililty, des chercheurs de l’Institut Fraunhofer pour la fiabilité et la micro-intégration (IZM) ont évalué que l’impact environnemental d’un smartphone modulaire était 10 % plus élevé que celui d’un design conventionnel. En cause : le besoin de connecteurs fiables, robustes, résistants à l’usure et avec des surfaces non réactives. Cela conduit à utiliser des matériaux ayant une forte empreinte environnementale ou difficilement recyclables, tels que l’or, le béryllium ou le néodyme. D’où l’importance de mettre à profit leur réparabilité pour les faire durer.

Veiller au choix des matériaux

L’étape du recyclage n’est pas toujours évidente pour les petits équipements électroniques. Pour faciliter la vie des recycleurs, Ecosystem a listé des bonnes pratiques de l’éco-conception. « Pour qu’un EEE soit bien recyclé, il y a trois points importants, explique Laurène Cuénot. D’abord, faire en sorte que les éléments à dépolluer ou à extraire en amont de la chaîne de recyclage soient facilement accessibles et s’assurer qu’ils pourront être dépollués. » Il s’agit notamment ici des piles et batteries qui doivent être retirées avant l’étape de broyage, sous peine de générer des risques d’incendie, ou des cartes électroniques. Ensuite, il faut veiller au choix des matériaux qui, non seulement doivent être recyclables, mais doivent aussi avoir une réalité de recyclage dans la filière DEEE. En effet, des matières utilisées de manière anecdotique dans la filière posent un problème. « C’est le cas de certains plastiques que nous retrouvons en très petites quantités », souligne Laurène Cuénot. Enfin, il ne faut pas oublier les modes d’assemblage. Les matériaux difficilement séparables via le broyeur ne pourront rejoindre leurs filières de recyclage respectives. Surmoulage et collage de plastiques sur d’autres matériaux sont à éviter, comme l’association irréversible de métaux ferreux et non ferreux, ou de résines non compatibles dans les procédés de régénération.

Dans l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, la start-up WeLoop éventre des serveurs informatiques pour étudier comment ils sont fabriqués et comment les recycler dans le cadre du projet européen Cedaci. Son fondateur, Naeem Adibi, note que les fabricants font des efforts mais qu’il reste des voies d’amélioration. « Il y a eu une progression au niveau de la démontabilité des équipements ces dernières années. Le nombre de vis et de points de soudure a fortement diminué. Mais il y a encore des pièces très difficiles à retirer. » Ainsi, les disques durs, l’alimentation électrique ou les processeurs donnent encore du fil à retordre aux personnes qui accompagnent les EEE à la fin de leur courte vie.

La plastronique se cherche

Fini les câbles et les cartes électroniques. Place à la plastronique. Ce procédé combinant la plasturgie et l’électronique consiste à intégrer directement des circuits électroniques dans des pièces plastiques. « C’est une technologie en pleine expansion, qui est intéressante sur le plan de la fonctionnalité et de l’usage des ressources », indique Carole Charbuillet enseignante-chercheuse à l’institut Arts et Métiers de Chambéry. Cependant, des questions subsistent sur la fin de vie. « Ce sont des pièces beaucoup plus difficiles à recycler car, pour l’instant, on ne sait pas séparer la partie plastique de la partie électronique », souligne Erwann Fangeat, expert DEEE à l’Ademe. Reste aussi à savoir détecter ces pièces particulières pour les mettre de côté lors du recyclage. Remplacer une pièce classique bien récupérée aujourd’hui par de la plastronique impossible à trier et à recycler aurait donc une incidence directe sur le cycle de vie.

 

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