Éco-conception : À Wattrelos, Decathlon peaufine son modèle vertueux

Dans son centre de conception de Wattrelos (Nord) dédié au développement de chaussures, le spécialiste des articles de sport Décathlon travaille sur la réduction de l’impact environnemental des produits avec une démarche d’amélioration continue.

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Le centre de conception de Decathlon possède une mini-usine qui sert à évaluer l’impact environnemental de certains processus de production. Il teste ici la fabrication de semelles par injection plastique.

À une dizaine de kilomètres du centre de Lille, entre Roubaix et Tourcoing, notre voiture s’arrête devant deux bâtiments. « C’est l’un de nos quatre centres de conception situés dans la région lilloise, indique Marc Peyrègne, chef de projet éco-conception chez Decathlon. Mais celui-ci est un peu particulier. » Entièrement dédié aux chaussures de sport, le Footwear Industrial Division est le seul à regrouper un atelier de conception et une mini-usine équipée de plusieurs presses à injecter. «Ici, à Wattrelos, une centaine de collaborateurs conçoivent et produisent des prototypes dans des conditions quasi industrielles. Ce site, lancé en 2016, vient renforcer notre capacité d’innovation dans la région. »

100 % des produits éco-conçus à l'horizon 2026

Créé en 1976 à Englos, non loin de la capitale du Nord, Decathlon a conservé un enracinement fort dans ce territoire. Il en a même fait l’un des points névralgiques de sa stratégie de développement. La région concentre en effet quatre de ses six centres de conception en France : le Footwear Industrial Division à Wattrelos ; le Campus à Villeneuve-d’Ascq, consacré à de nombreux produits ; le B’Twin Village au cœur de Lille, dédié à la gamme de vélos Decathlon, et qui emploie 20 ingénieurs ; et la marque Domyos à Marcq-en-Barœul, dédiée au fitness et au yoga, qui compte 250 collaborateurs. En 2018, Decathlon a placé le développement durable et l’économie circulaire au cœur de sa stratégie, en misant sur l’évaluation environnementale et l’éco-conception. Aujourd’hui, 61 % des produits qu’il commercialise font l’objet d’une évaluation environnementale, communiquée au consommateur via un affichage, et 5 à 6 % de son chiffre d’affaires est généré par des produits éco-conçus. « Cela peut sembler peu, mais c’est un chiffre en constante progression. Et nous avons un objectif ambitieux : faire que 100 % de notre offre produits soit éco-conçue à l’horizon 2026 », souligne Marc Peyrègne.

Dans l’atelier conception du Footwear Industrial Division, une douzaine de machines à coudre sont alignées, d’où s’échappent des faisceaux de fils. Certains postes sont occupés par des prototypistes, absorbés dans l’achèvement de leur modèle. Plusieurs équipes d’ingénieurs et de designers échangent autour de tables couvertes de composants et de pièces textiles. Au fond de l’atelier, un outil de découpe automatisé bourdonne au-dessus d’un morceau de polymère souple. Cet équipement sert à préparer les patrons qui seront assemblés par les prototypistes. Ils formeront la tige, c’est-à-dire la partie supérieure de la chaussure. La semelle, constituée de différentes parties (l’outsole, la midsole et l’insole) et de plusieurs types de matériaux, est injectée sur des presses hydrauliques, dans le bâtiment situé en face de l’atelier. « Avec cette installation, nous concevons près 400 prototypes par an. Il nous faut entre dix-huit et vingt-quatre mois pour mettre au point un produit », explique Estelle Suschetet, responsable des matériaux de la tige.

Des choix très en amont

Dans une autre salle, des étagères supportent des rouleaux de tissus et de matériaux. Différents grades de caoutchoucs, d’élastomères thermoplastiques, de fibres polyester, de cuir, de polyuréthane, d’EVA (éthylène-acétate de vinyle), de Sebs (styrène-éthylène-butylène-styrène)… attendent d’être travaillés par les concepteurs. Certains composants de cette bibliothèque de matériaux sont issus du recyclage ou de matières biosourcées. « Dans cette pièce, nous avons les principales matières référencées par Decathlon », précise Clémence Goubet, la responsable du développement durable pour la gamme chaussures. « Certains modèles peuvent contenir jusqu’à 70 composants différents. Sur certaines zones, six ou sept épaisseurs de mousse peuvent être appliquées pour atteindre la fonctionnalité désirée. » Face à la complexité du produit, les ingénieurs matériaux, en arrêtant certains choix très en amont, jouent un rôle essentiel dans la mise en place des stratégies d’éco-conception. Ce sont eux qui sont responsables de l’évaluation environnementale du produit. Leurs décisions sont éclairées par un « brief d’usage » du produit, mis au point par la section sport de Decathlon. Ce document liste les caractéristiques essentielles auxquelles devra répondre la chaussure en fonction des besoins d’un utilisateur type. Il peut partir d’un modèle de chaussure déjà existant pour en améliorer certains aspects. « L’éco-conception peut être mise en avant ou non dans ce brief d’usage, remarque Estelle Suschetet. Mais ce n’est pas parce que la réduction de l’impact environnemental n’apparaît pas dans le brief qu’elle sera oubliée lors de la conception. Cela montre seulement qu’il ne s’agit pas d’un point essentiel pour la satisfaction du consommateur. »

Le brief d’usage sera traduit par les ingénieurs produits et matériaux en caractéristiques techniques que devra posséder la chaussure. Les matériaux sont sélectionnés pour répondre à ces besoins. Grâce à des bases de données sur l’impact environnemental des matériaux, associées en interne au logiciel de gestion du cycle de vie des produits (PLM), les ingénieurs produits peuvent évaluer, dès la conception, l’impact du produit fini.

Ne pas céder sur les performances techniques

« Avec cet outil, nous disposons de fondations solides pour mettre en place notre stratégie d’éco-conception, précise Clémence Goubet. Pour les fonctions critiques de la chaussure, nous regardons si nous avons dans notre base des matériaux aussi performants, mais plus vertueux du point de vue environnemental. Si ce n’est pas le cas, nous conservons le matériau. Ce sont sur les autres fonctions, moins centrales pour l’utilisateur, que nous essayons d’agir pour réduire l’impact. L’éco-conception est avant tout une affaire de compromis. »

Pour Clémence Goubet, la performance du produit doit rester l’enjeu central lors de la mise en place de l’éco-conception. « Si nous mettons une chaussure sur le marché et que celle-ci se dégrade rapidement parce qu’elle contient trop de plastique recyclé ou qu’elle n’est pas utilisée parce qu’elle est peu confortable, elle se retrouvera plus vite dans les déchets. Nous aurons échoué dans notre tentative de rendre ce produit plus vertueux », juge-t-elle. L’objectif est donc de remporter « de petites victoires » à chaque nouvelle conception ou itération d’un modèle. « L’éco-conception est un processus d’amélioration continue. Chaque chaussure conçue innove par rapport à la précédente », pointe Marc Peyrègne.

Les ingénieurs ont identifié des technologies qui peuvent être appliquées sur le produit pour en réduire l’impact. « Pour la tige, la fibre de polyester recyclé, issue du retraitement des textiles ou des bouteilles en plastique, peut être utilisée sans porter atteinte aux performances de la chaussure. Nous allons accélérer son intégration », note Estelle Suschetet. Un peu plus de 16 % de la fibre polyester utilisée par Decathlon sont issus du recyclage. Des procédés de teinture innovants, dits « dope dyed », qui consistent à teindre le fil polyester lors de son extrusion, remplacent les procédés de teinture « pièces », gourmands en eau, mais aussi en énergie, le textile devant passer dans plusieurs bains chauffés. Decathlon travaille également sur le désassemblage des composants en fin de vie et la réduction des éléments collés. « Pour cela, il y a une technique très bien connue des cordonniers : le fil de couture, s’amuse Estelle Suchetet. Mais bien sûr, encore faut-il qu’il soit résistant à l’usage. Nous y travaillons. »

Certains points restent à améliorer. « Nous avons réussi à réinjecter de la matière recyclée dans nos semelles, mais nous ne pouvons pas encore les réaliser à 100 % en matière recyclée sans dégrader les performances ou la durée de vie, constate Clémence Goubet. Nous rencontrons aussi des problèmes techniques lorsque nous voulons remplacer le polymère EVA de la semelle intermédiaire avec de la matière recyclée ou biosourcée. Sur certains modèles, nous sommes allés aussi loin que possible. Nous nous remettrons à la planche à dessin pour la prochaine génération de chaussures et nous finirons par y arriver. » 

« Si nous attendons le marché pour agir, nous sommes certains d’arriver trop tard »

Marc Peyrègne, chef de projet éco-conception chez Decathlon

Decathlon a l’image d’un précurseur en matière d’éco-conception.
Est-ce
 une attente forte de la part de vos clients ?

Les pratiquants de yoga ou de sports de montagne sont sensibles à l’approche environnementale et sont en demande de produits éco-conçus. Mais ce n’est pas le cas de la plupart de nos clients. Ce qu’ils veulent avant tout, c’est la performance du produit et des prix bas. Mais ce n’est pas une raison pour demeurer inactif sur le plan environnemental. Si nous attendons le marché pour agir, nous sommes certains d’arriver trop tard. Nous commercialisons de gros volumes, aussi devons-nous anticiper leur impact environnemental.

L’éco-conception est une démarche continue pour vous. Quels sont les critères d’un produit éco-conçu ?

Il est contre-productif de crier sur tous les toits qu’un produit est éco-conçu si au final la réduction de son impact environnemental est minime. Pour mettre en avant qu’un produit est éco-conçu, nous avons arrêté certains critères. Tout d’abord, l’impact du produit doit être réduit de 10 % pour au moins deux indicateurs environnementaux (le changement climatique, l’épuisement des ressources, l’eutrophisation aquatique…) par rapport au produit précédent. Autre critère : l’usage de technologies clairement identifiées, comme l’intégration de polyester recyclé représentant jusqu’à 70 % du poids du produit, ou des systèmes de teintures économes en eau ou en énergie à hauteur de 50 % du poids du produit.

En 2022 sera mise en place une filière REP dédiée aux articles de sport. Quelles seront les conséquences pour Decathlon ?

Nous sommes déjà présents dans certaines filières REP (responsabilité élargie du producteur), notamment pour nos produits textiles. Avec celle dédiée aux articles de sport, prévue à partir de 2022 par la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec), tous nos produits seront concernés. Nous devrons payer une éco-contribution qui pourra être modulée en fonction de nos actions en faveur de l’environnement. Nous avons entamé les discussions avec les éco-organismes et les recycleurs pour savoir comment mettre les choses en place et travailler ensemble. Nous avons encore un certain nombre de verrous technologiques à lever. Nous pensons que notre modèle de conception est vertueux et sommes prêts à partager notre savoir-faire avec la filière.

 

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