Et si un grain de sable pouvait provoquer un changement de paradigme dans l’industrie des spiritueux ? Thomas Gonon en est convaincu. «Le verre représente 35% du bilan carbone d’une maison de cognac. La pénurie de sable arrivera avant la pénurie de gaz ou de pétrole. S’il y a moins de sable et que le prix explose, les industriels et les consommateurs pourront-ils payer leurs bouteilles en verre quatre fois plus cher ? J’en doute», explique le président de A. de Fussigny, un producteur de cognac, de vodka et de brandy (1,5 million de bouteilles par an, 18 salariés) établi depuis 2007 à Cognac (Charente).
Depuis 2018, A. de Fussigny avait déjà allégé ses bouteilles (125 grammes en moins sur la vodka, 150 grammes en moins sur la bouteille de cognac XO), et avait introduit du verre recyclé à hauteur de 30% en verre blanc, et non plus extra-blanc, sur l’une de ses références de cognac. «Toutefois, au format 70 centilitres, une bouteille en verre pèsera toujours 500g à 600g. Ce poids a un coût pour la société», estime Thomas Gonon, qui a opté pour un changement de matériau. Une bouteille de cognac en fibre de lin a été livrée pour la première fois en décembre 2022, suite au succès d’une campagne de crowdfunding réalisée huit mois auparavant.
Conçue par Green Gen Technologies, une start-up de Toulouse (Haute-Garonne), la bouteille est composée d’une fibre de lin pour un poids total de 85 grammes, soit huit à dix fois moins qu’une bouteille traditionnelle (70cl) en verre vide. À l'intérieur, un liner en PET, 100% recyclé, assure l’étanchéité. L’étiquette, hydrosoluble, est sans papier et sans encre, grâce à la caséine, une fibre de lait. «Le produit n’est pas encore optimum, mais on y tend», observe Thomas Gonon. Green Gen Technologies, avec qui A. de Fussigny est en contact depuis cinq ans, prévoit une production de 200 000 à 300 000 bouteilles à la fin de l’année. A. de Fussigny devrait bénéficier de 5000 bouteilles entre décembre 2022 et décembre 2023. «Compte tenu des augmentations du verre (+80% en un an), la bouteille de lin est désormais quasiment au même prix», se félicite le chef d’entreprise, convaincu de la nécessité de ne plus dépendre d’un seul matériau.
Du PLA en petit format
Le lin n’est pas le seul matériau alternatif testé par A. de Fussigny. L’entreprise a aussi lancé une autre bouteille, en acide polylactique PLA, un polymère issu de la biomasse. Des résidus de canne à sucre sont utilisés pour la conception du modèle retenu, fabriqué par Lyspackaging à Chaniers (Charente-Maritime). Le liner en PET n’est plus nécessaire. Une bouteille de 20cl est en phase de test à grande échelle, avec 25 000 cols (vodka et cognac) expédiés aux Etats-Unis. Le flacon pèse 35 grammes, contre 300 grammes environ pour son équivalent 20cl en verre. «Le format est réduit, afin de tester la réaction des consommateurs. Le marché américain était le plus intéressé par cette nouvelle innovation. Nous avons des réachats, et notre importateur se satisfait d’avoir fait baisser le prix de nos produits grâce à cette bouteille», indique Thomas Gonon, qui estime le différentiel de coût à 30% par rapport au verre.
Le moule de la bouteille appartient à A. de Fussigny, qui se déclare disposé à en laisser l’accessibilité à d’autres entreprises du secteur des spiritueux. «Les contraintes étaient psychologiques. Le verre a encore un pouvoir d’emprise important. Il n’y a pas de transfert de matière du contenant vers le contenu», rassure le dirigeant. Incassable, sa bouteille pourrait trouver des débouchés dans les avions et les aéroports, où les dangers liés au verre et les contraintes de poids sont éminemment pris en compte. Pour ne pas prendre le risque de toucher à l’image de ses marques historiques, la création d’une griffe dédiée à ce contenant est envisagée.
Au-delà des initiatives dans l’univers du packaging, A. de Fussigny avait déjà commencé à travailler sur la réduction des emballages de ses fournisseurs, et lancé une vodka bio dont le blé est français, avec un agriculteur situé à 40 kilomètres de Cognac.



