C'est le meilleur exemple de relocalisation industrielle en France dans ce contexte de pandémie. Modeste et discrète, la filière de production de masques sanitaires a littéralement explosé en moins d’un an. Les chiffres sont sans équivoque. Début 2020, lorsque la menace d’épidémie commençait à poindre, la production de masques de type chirurgical et FFP2 s’établissait à 3,5 millions d’unités hebdomadaires. Depuis janvier, les capacités de production dépassent les 100 millions de masques sanitaires chaque semaine. En moins d’un an, elles ont été multipliées par 30 !
Cette formidable expansion est d’abord le fruit d’un traumatisme. Lorsque le SARS-CoV-2 a déclenché la première vague épidémique en France, la population a découvert que le territoire était pauvre de capacités de masques sanitaires. Et que l’État en était dépourvu. En mars, la Direction générale de la santé (DGS) n’en détenait plus que 117 millions, uniquement chirurgicaux, dans son stock stratégique. Un gouffre par rapport au niveau établi en 2009 face à la menace d’une épidémie de grippe H1N1, qui avait atteint 1,7 milliard d’unités.
Sur le territoire, ne subsistaient plus que quatre producteurs, Kolmi-Hopen, Paul Boyé Technologies, Maco Pharma et Valmy, et leurs quatre usines. Avec la baisse graduelle de l’intérêt de l’État pour le stock stratégique de masques, principalement en raison des coûts de maintien et de renouvellement, les contrats ont fondu et les volumes de production ralenti, année après année. C’est l’exemple de l’usine bretonne de masques sanitaires de Plaintel (Côtes-d’Armor), minée par la baisse des commandes d’État et qui a fini par mettre la clé sous la porte en 2018.
Face à des professionnels de santé qui manquaient de tous les types d’équipement de protection individuelle alors qu’ils étaient dépassés par l’afflux de malades dans les hôpitaux, les établissements de santé et les cabinets de médecine en ville, l’État a réagi. Jusqu’à fin mai 2020, les producteurs historiques de masques sanitaires ont vu tous leurs volumes réquisitionnés par l’État, avec interdiction d’exporter. En parallèle, de gigantesques commandes en Asie, soutenues par un coûteux pont aérien, se sont mises en place. Plus de 4 milliards de masques sanitaires ont été importés jusqu’à la fin de l’été.
Commandes massives de l’État
L’industrie a évidemment réagi. Et dès le début de l’année 2020, sans attendre le confinement. Gérald Heuliez, le directeur général de Kolmi-Hopen, évoquait en mars, dans les colonnes de L’Usine Nouvelle, une augmentation des cadences "dès le 21 janvier", une production "à plein dès le 8 février" et des ajouts de ligne. Les trois autres producteurs historiques ont enclenché des projets similaires de renforts capacitaires, avec relance de lignes et ajout d’unités. Ils ont trouvé un relais industriel inédit car les projets de production de masques ont alors fleuri sur tout le territoire, souvent avec l’aide des collectivités locales.
De la Bretagne au Grand Est, de la région parisienne à l’Auvergne-Rhône-Alpes et l’Occitanie, près de 25 unités industrielles ont été lancées au fil des mois. Certaines ont trouvé un soutien direct de l’État via des commandes massives. À la fin mai, 1 milliard d’unités était réservé, ajoutant quatre nouveaux producteurs : Celluloses de Brocéliande, Bioserenity, Savoy International et BB Distribe.
Avant juin, les capacités avaient déjà bondi à 20 millions de masques sanitaires par semaine, et ont encore été quintuplées au cours du second semestre. L’afflux des productions a toutefois mis en lumière un autre déficit, celui de la matière première principale la plus critique parmi les composants d’un masque sanitaire : le meltblown. Un autre défi qu’a relevé la France pour assurer l’intégration de la filière.
Cette formidable explosion des capacités de production a déjà eu deux effets majeurs. D’une part, l’État a reconstitué son stock stratégique dès l’automne, avec 1 milliard d’unités en réserve, soit l’équivalent de la consommation de dix semaines en situation de crise épidémique. La DGS précise que ce stock est "constitué à 80% de masques chirurgicaux et à 20% de FFP2". Second effet : avec 100 millions de masques produits par semaine, la France est devenue entièrement indépendante, dotée d’une filière intégrée en amont. Mieux : elle est "également compétitive", assure le ministère. Les prix des masques made in France rivalisent désormais avec ceux importés d’Asie.
Des gestes de protection à pérenniser
Se pose en revanche la question de la pérennité. Et là c’est la grande inconnue. Personne, à ce stade, n’est en mesure de se prononcer. "C’est très difficile à évaluer car le virus ne va pas disparaître tout de suite, et on ne sait pas dans quelle mesure il sera contenu, indique un porte-parole du ministère de l’Industrie. Au-delà même, on ne sait pas si des automatismes auront pu être acquis, comme celui de porter un masque pour protéger les autres quand on est malade, en dehors du Covid-19, comme le font les Asiatiques." Mise sur pied en un temps record, la filière des masques a atteint l’objectif d’indépendance sanitaire. Reste à lui assurer un avenir au-delà du court terme.
Le meltblown intégré en amont
Matière filtrante utilisée dans des applications comme la filtration d’air, de gaz ou de liquides, le meltblown forme la couche intermédiaire des masques, un matériau non tissé produit à partir de granulés de polypropylène qui sont fondus (melt), puis soufflés (blown). La filière française se limitait en 2020 à seulement deux producteurs, Fiberweb, filiale du groupe américain Berry, à Biesheim (Haut-Rhin) et Lydall à Saint-Rivalain (Morbihan). Face à la pénurie de meltblown entraînée par les besoins mondiaux en masques et qui s’est traduite par une flambée des prix, l’intégration en amont de la production est devenue une priorité. Un appel à manifestation d’intérêt a été lancé par le gouvernement dès la fin du mois d’avril.
Neuf projets, dont certains entrés en service dès la fin de l’été, ont été retenus par le ministère de l’Industrie. Avec à la clé une enveloppe maximale de 40 millions d’euros pour financer à hauteur de 30 % les montants d’investissement. Quelque 18 millions ont été promis ou engagés pour ces neuf projets ainsi que pour le renforcement capacitaire de Fiberweb. Au ministère, on estime que "d’autres projets pourraient s’ajouter, mais pas beaucoup plus".



