Bernard Fontana peut-il faire mieux que Luc Rémont à la tête d’EDF ? Évacuant la délicate question de la négociation de 40 TWh de contrats d’allocation de production nucléaire (CAPN) avec les industriels gros consommateurs d’électricité promis lors de l’accord post Arenh de novembre 2023, le gouvernement a préféré communiquer sur la relance du nucléaire. L’Élysée parle d’une «nouvelle page» qui s'ouvre pour l'EDF. Un page «qui sera vraiment très industrielle et riche en défis», pour justifier le choix de nommer Bernard Fontana, un «industriel expérimenté et renommé dans la filière nucléaire», pour l’écrire.
Mais son expérience industrielle à la société nationale des poudres et explosifs (SNPE), chez le cimentier Holcim, l’aciériste ArcelorMittal et, depuis 2015, à la tête de Framatome, ex Areva NP, suffira-t-elle ? Le dirigeant doit relever le défi de remettre sur les rails le programme de construction de six EPR2, par paires, à Penly (Seine-Maritime), Gravelines (Nord) et Bugey (Ain), qui a déjà dérapé de 3 ans. Mais ce programme est bien différent de la construction des deux paires d’EPR au Royaume-Uni ou de celui de Flamanville, dont Framatome fournit les pièces. Or l'État attend de lui un devis définitif et engageant d’ici à la fin 2025 pour une décision finale d’investissement fin 2026, et une première mise en service à Penly en 2028. Alors que le travail sur les plans de détails n’a pu débuter qu’à l’été 2024.
Fournir un devis crédible d'ici à fin 2025
«Le grand défi d'EDF est de s'engager sur un devis, en termes de coûts et de planning du programme de l'EPR2, indique une source gouvernementale. C'est un engagement qu'EDF n'a pas pu confirmer jusqu'à présent, puisque effectivement nous vivons encore sur la proposition d'EDF de 2021 avec ce fameux chiffre de 52 milliards. Il faut maintenant avoir une évaluation engageante de leur part, et nous devons pouvoir être convaincus de cela.» Cette évaluation était attendue pour la fin 2024. Mais, alors qu’une facture de l’ordre de 100 milliards d’euros est désormais annoncée, Luc Rémont avait expliqué en février pourquoi les devis de coûts sur l’EPR2 dont ils disposaient étaient «suffisants en précision pour réaliser le montage financier du projet», mais devaient être «affinés».
Pour éviter tout nouveau dérapage, un plan d'affermissement, notamment des déchiffrages en coût et en délai, a été défini. «Nous sommes convenus d'un plan de travail sur 2 ans, permettant d'aller jusqu'à la décision finale d'investissement, prévue en 2026, indique-t-on en interne. Cette décision d'investissement devra être prise par l'EDF. Nous attendons d'EDF une nouvelle actualisation du coût et du calendrier du programme à la fin 2025, afin de pouvoir procéder à un audit en bonne et due forme de l'État sur ces investissements.» Durant ces deux années, un suivi renforcé de l'avancement de ces travaux est prévu avec des rendez-vous mensuels entre les équipes d'EDF et les équipes de la Délégation. «Ces réunions mensuelles ont déjà démarré», indique le gouvernement.

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Sous surveillance durant 2 ans
Un comité directeur semestriel au niveau du Président-directeur général de l'EDF est également prévu. Le prochain aura lieu au mois de juillet 2025. Enfin, au 2e trimestre 2026, le comité d’experts extérieurs, qui avait déjà audité le projet en 2023, procédera à une nouvelle session de revue de programme. Un comité directeur semestriel aura également lieu au niveau du Président-directeur général de l'EDF. Le prochain sera en juillet 2025. Voilà ce que nous avons fait et ce que nous prévoyons de mettre en œuvre dans les deux années à venir.
Mais ce n’est pas tout. Bernard Fontana va aussi devoir revoir le volet industriel du projet. Car, comme le pointait un rapport de la Cour des comptes de janvier 2025, à ce stade, le programme EPR2 d’EDF n’est pas crédible. «La maîtrise de l'avenir industriel du programme signifie résoudre de nombreuses questions ouvertes concernant la stratégie industrielle et le partage des responsabilités entre EDF et certains de ses grands sous-traitants», indique encore un représentant du gouvernement. Selon lui, «Bernard Fontana est particulièrement bien placé pour résoudre les questions qui se posent à l'interface entre l'EDF et Framatome pour la réalisation de l'EPR2, notamment en matière d'ingénierie, car la phase actuelle est cruciale.»
Remettre à plat les relations fournisseurs
Le futur nouveau PDG d’EDF devra aussi «remettre à plat la relation entre EDF et ses fournisseurs, passer d'une politique d'achat à une véritable politique industrielle et partenariale, où EDF trouvera avec ses fournisseurs un schéma de contractualisation et de fonctionnement qui partage les risques et les gains éventuels dans ce genre de projet». L’État attend aussi de Bernard Fontana qu’il «consolide l'ensemble de l'organisation interne d'EDF et le pilotage du projet, en termes de moyens humains et informatiques, à l'ère de la numérisation et de la digitalisation». Un vaste chantier, qui demande, et c’est nouveau dans le nucléaire, d’accélérer la cadence et d’entrer dans une culture de production en série.
Et c’est là que le choix de Bernard Fontana prend tout son sens. Depuis trois ans, il a entamé la modernisation de ses usines Framatome pour produire de quoi construire 1 à 1,5 EPR par an, pour les projets internationaux, mais surtout pour le programme français. Dans son usine de Saint-Marcel (Saône-et-Loire), où sont assemblés les générateurs de vapeur (GV) de 25 mètres de hauteur et les cuves des réacteurs à eau pressurisée du parc historique et des nouveaux EPR, un investissement de 300 millions d’euros est prévu afin de pousser les murs de l’usine de 39000 m2 et construire 27300 m² de nouveaux bâtiments. Les travaux, qui ont débuté en 2024, doivent s’achever en 2028.
À l’intérieur, toute l’organisation va être revue pour être en mesure de fabriquer six générateurs de vapeur par an et trois cuves tous les deux ans. «Nous avons défini trente étapes à cadencer pour un générateur de vapeur et allons créer 120 postes de travail plus polyvalents afin de passer d’une logique d’heure de travail au «takt time», une notion définissant une durée idéale de production bien connue des industriels du transport, mais inédite dans la filière nucléaire», expliquait Stéphane Ecoffey, responsable technique du projet d’augmentation de capacité de l’usine de Saint-Marcel, à l’Usine nouvelle fin 2023. Pour tenir la cadence, les opérateurs devront aussi se familiariser avec les méthodes qualité et le management visuel de type QRQC (quick response quick control) mis en place à Saint-Marcel il y a un an. Pour faire comprendre aux équipes l’importance du facteur humain dans les erreurs, des formations de neurosciences appliquées à la sécurité sont même organisées.
Capitaliser sur le redressement de Framatome
Pour que Saint-Marcel tienne son «takt time», les usines en amont vont devoir l’alimenter au bon rythme. Si l’usine de Montbard (Côte-d’Or), produisant les tubes cintrés servant à l’échange de chaleur à l’intérieur des générateurs de vapeur, peut déjà assurer la production pour 1,5, voire deux EPR par an et même trois «en passant en 3 x 8», selon Jackie Couderc, le directeur de l’usine, celle du Creusot a dû se mettre à l’échelle. C’est là que sont forgées et usinées les cinq viroles – des pièces cylindriques – nécessaires à la construction de chaque générateur de vapeur, les branches primaires et les couvercles de cuves des EPR, mais aussi désormais les cuves d’EPR, qui étaient coulées au Japon par Japan Steel Works. Des processus longs : il faut par exemple cinq mois pour fabriquer une virole.
Depuis 2019, alors que l’usine était quasiment à l’arrêt suite au scandale des falsifications des dossiers qualités, des processus qualité drastiques ont été réinstaurés et tout a doublé pour passer de 0,7 à 1,5 EPR par an et fournir les chantiers d’Hinkley Point C et de SizeWell C au Royaume-Uni et les futurs EPR2. Près de 150 millions d’euros ont été investis. L’effectif est passé de 250 à 500 personnes et le nombre de pièces forgées de 30 à 70. Fruit de ce travail, le 25 avril, Framatome signait avec sa maison mère EDF, un contrat de 8 milliards d’euros pour la production des six cuves d’EPR2 et des 24 générateurs de vapeur. Juste avant de décrocher, en mai, l’autorisation de l’Autorité de sûreté nucléaire de forger les cuves des EPR2 et en octobre, les générateurs de vapeur.
Bernard Fontana a aussi renforcé les autres activités de Framatome. Les capacités de production de combustibles nucléaires de l’usine de Romans-sur-Isère (Isère) ont été augmentées. À la tête de Framatome, Bernard Fontana a racheté des fournisseurs critiques, comme l’usine Vallourec de Montbard en 2021, ou le fabricant de moteurs électriques, Jeumont Electric à Jeumont (Nord) en début 2024 avec Naval Group. En 2021, il avait aussi mis la main sur l’activité contrôle commande de Rolls-Royce Civil Nuclear. L’industriel a aussi développé les activités de l’entreprise. Après une division Framatome Defense en 2020, et Framatome Healthcare en 2021, il a créé une entité Framatome Space en octobre 2023 pour fournir du combustible nucléaire à la NASA, en s'appuyant sur son usine de Richland dans l'Etat de Washington. Mais ceci, est une toute autre histoire.



