Enquête

Le très audacieux calendrier d'EDF pour construire ses réacteurs nucléaires EPR 2 en 70 mois

 Le PDG d’EDF, Luc Rémont, veut construire les EPR2 en 70 mois. Un impératif pour contenir le coût du nouveau nucléaire, qui oblige l'opérateur à revoir encore sa copie.

Réservé aux abonnés
Centrale nucléaire de Penly d'EDF et derrière la falaise à casser pour installer deux EPR2
Il faudra creuser dans la falaise derrière la centrale de Penly (Seine-Maritime) pour construire les deux EPR 2 prévus.

EDF est au pied du mur. L’électricien national doit donner à l’État, d’ici à la fin de l’année, un second chiffrage du coût de son programme de construction de six nouveaux EPR2 pour définir un mode de financement et arriver à une décision finale d’investissement début 2026.

En 2021, une première estimation s’élevait à 52 milliards d’euros. Désormais, il est question d’environ 70 milliards d’euros, hors coûts financiers. Or le coût d’immobilisation du capital peut facilement doubler la facture. Pour la contenir, il faut réduire la durée des chantiers. «La vitesse de construction des EPR est une question fondamentale», a rappelé Luc Rémont, le PDG d’EDF, lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Cet été, il a fixé un objectif très ambitieux : construire ces EPR2 en 70 mois, «entre le premier béton et la mise en service industrielle. Ce ne sera pas le cas pour le premier, tête de série, mais le plus vite possible.»

Gagner 3 ans sur le calendrier

Les équipes d’EDF ont jusqu’à la fin de l’année pour trouver des solutions. La marche est très haute : 70 mois (moins de six ans) au lieu de 105 mois (près de neuf ans) initialement prévus pour la construction du premier EPR2 à Penly et de 90 mois pour celle du sixième EPR2 au Bugey. Ce n’est donc plus 15 mois qu’il faut gagner entre le premier et le sixième EPR2, en bénéficiant du retour d’expérience et d’optimisation d’un chantier à l’autre, mais 35, soit trois ans ! C’est énorme, d’autant que rien ne garantit que les durées cibles de construction des EPR2 seront tenues.

«Au niveau mondial, la durée moyenne de construction se situe toujours autour de dix ans», rappelle Mycle Schneider, analyste du nucléaire, qui reste très dubitatif, même si les Chinois annoncent moins de six ans pour leurs nouveaux réacteurs. «EDF a perdu toute crédibilité quant à sa capacité à prédire la durée de construction d’un réacteur nucléaire», juge-t-il. L’entreprise a néanmoins déjà tiré des enseignements des retards du chantier de l’EPR de Flamanville, dont les causes ont été pointées dans le rapport Folz de 2019 commandé par le précédent PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Une revue de maturité générale

Pour tenir les coûts, la qualité et les délais, EDF a déjà décidé de construire les EPR2 en série et par paires. Il a simplifié le design en standardisant tout ce qui pouvait l’être. Il a aussi travaillé avec ses fournisseurs dans le cadre du plan Excell sur la qualité. Et ses deux filiales, Framatome et Arabelle Solutions, vont investir pour adapter leurs outils industriels à une production en série des générateurs de vapeur et des groupes turbocompresseurs des EPR2. Par ailleurs, en 2022, EDF a créé un poste de «client interne», confié à Nicolas Machtou, qui avait cruellement manqué pour Flamanville 3. Enfin, le 1er avril, l’entreprise s’est dotée d’une nouvelle organisation des activités nucléaires.

En novembre 2022, le gouvernement a créé une Délégation interministérielle au nouveau nucléaire (Dinn), pilotée par Joël Barre, ex-délégué général pour l’armement, qui doit assurer la supervision de la maîtrise d’ouvrage sur toute sa partie publique. «Notre mission est de faire en sorte que le programme ERP2 se fasse dans les meilleures conditions possibles», résume Jöel Barre, qui se veut rassurant. «La dégressivité visée par EDF, en annonçant 70 mois, correspond aux ordres de grandeur que l’on peut rencontrer dans les programmes industriels de série, de l’armement ou du spatial.»

S’inspirant des grands programmes d’armement et du spatial, la Dinn et EDF ont aussi mis en place une revue de maturité générale du projet, confiée à une équipe d’une quinzaine d’experts extérieurs qui ont planché de mars 2023 à juillet 2024. Leur premier rapport de novembre 2023 avait notamment conclu à une maturité insuffisante du «basic design» pour passer à la phase de conception détaillée, soit les plans définitifs de construction. «Le comité d’expert a formulé 89 recommandations, qui ont toutes été acceptées par Luc Rémont, notamment celle de la mise en place d’un comité de suivi», précise Nicolas Machtou, le directeur de programme nouveau nucléaire France. En juillet, le second rapport Guillou donnait le feu vert pour lancer les plans de détail, mais demandait de sécuriser la régulation, le lancement d’un nouveau programme nucléaire en France devant faire l’objet d’une loi qui n’a toujours pas été votée, et de définir le mode de financement.

Une task force dédiée

Afin de relever le défi des 70 mois, «nous avons créé une task force, il y a quelques mois, pour aller chercher de bonnes idées, dans d’autres industries ainsi qu’à l’étranger, et des innovations, indique Nicolas Machtou. Les équipes supply chain d’EDF se sont notamment déjà rendues en Chine, où le réacteur Hualong a été construit en 68 mois.» Un modèle dont les équipes de Gabriel Oblin, le maître d’œuvre, veulent s’inspirer pour optimiser l’organisation du génie civil et partager les bonnes pratiques avec les contractants, en commençant par Eiffage, qui a remporté le contrat du génie civil de Penly de 4 milliards d’euros.

Si l’objectif se veut aussi mobilisateur, sa faisabilité reste incertaine. «Nous dirons d’ici à la fin de l’année comment nous l’atteindrons», assure le directeur de programme nouveau nucléaire France. Échouer ou repousser le calendrier n’est de toute façon pas une option. Mais le temps presse. Le directeur de la Dinn attend le nouveau chiffrage d’EDF ce mois-ci pour pouvoir l’auditer. «Nous travaillons à converger sur un devis, un calendrier et un modèle de financement d’ici à la fin de l’année, explique Joël Barre. In fine, du temps de construction dépend le coût de l’électricité produite par les réacteurs.» C’est donc aussi le maintien d’industries électro-intensives sur le territoire et l’attractivité du site France qui sont en jeu.

L’EPR2, une version simplifiée et standardisée de l’EPR de Flamanville

L’evolutionary power reactor 2 (EPR2) est un réacteur nucléaire à eau pressurisée d’une puissance thermique de 4590 MW convertible en 1670 MW électrique. Pour être produit en série, gagner en temps de construction et en coûts de maintenance, son design a été simplifié par rapport aux premiers EPR construits en Chine, en France, en Finlande et au Royaume-Uni. Pour l’ensemble des bâtiments, le catalogue de pièces et de composants a été rationalisé et standardisé. Il affiche 571 références de robinetterie au lieu de 1309, 91 références de portes au lieu de 214, 257 gabarits de tuyauterie au lieu de 836, 63 pompes non classées au lieu de 800... Pour les composants, le maximum de soudures sera réalisé en usine plutôt que sur place.

Le bâtiment des auxiliaires électriques non nucléaires est entièrement modulaire et sera acheminé déjà construit sur les sites. Pour le bâtiment réacteur, la double enceinte de confinement de l’EPR protégeant la cuve et les quatre générateurs de vapeur a été remplacée par une enceinte unique, plus épaisse, en béton précontraint avec liner métallique. Le dôme fait 70 mètres de hauteur et 50 mètres de diamètre. Les pièces autour du réacteur sont plus grandes, moins compartimentées et de forme plus simple, avec des murs alignés pour faciliter la construction, leur aménagement, ainsi que leur exploitation avec des couloirs élargis. Les composants nécessaires à la maintenance en fonctionnement du réacteur ont été supprimés.

 

Couv 3736
Couv 3736 Couv 3736

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3736 - Novembre 2024

Lire le sommaire

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs