Pour l’instant, personne n’a le sourire. Alors que la filière calédonienne du nickel réduit la voilure, des opérateurs miniers aux sous-traitants, le ministre Bruno Le Maire réclame la signature au plus vite du Pacte nickel, présenté le 21 mars, par tous les acteurs du nickel. La date butoir initialement prévue fin mars par le ministre de l'Economie a déjà été dépassée. Le Congrès de l'île doit se prononcer le 3 avril sur ce texte qui doit permettre de sauver la principale filière industrielle de Nouvelle-Calédonie. Les trois usines métallurgiques de l’île concentrent les attentions, tant leur maintien en activité sera déterminant pour le futur du secteur. Toutes sont au bord de la rupture de paiement, touchées par des déficits récurrents et un manque de compétitivité, accentué par les difficultés du marché mondial. Derrière ce constat commun, qui fait craindre une crise sociale, tour d'horizon des enjeux particuliers de chaque site.
La SLN, vieille dame en quête de renouveau
Emblématique, la SLN exploite le nickel calédonien depuis la fin du XIXe siècle et est même à la base de la fondation de la société Eramet, dans les années 1980. Pourtant, le champion minier français, qui continue de miser sur son projet indonésien de Weda Bay, ne souhaite plus financer sa filiale calédonienne. «[Les Calédoniens] ont, honnêtement, trop compté sur le nickel par le passé, car c’était la voie facile pour gagner de l’argent», a récemment affirmé la PDG d’Eramet, Christel Bories dans une interview avec le Financial Times. La dirigeante juge que le territoire pourrait fermer ses usines métallurgiques pour devenir un pays «purement minier», tout en se diversifiant vers le tourisme ou l’industrie.
La SLN, qui opère de nombreuses mines, notamment au nord de la Grande-Terre, n’est pas assez compétitive pour Eramet. Touchée par la hausse du prix de l’électricité, elle perd de l'argent. L'entreprise fait aussi face à des problèmes de fiabilité de sa centrale à charbon (qu’une centrale flottante au fioul remplace depuis 2022) et de ses fours. Enfin la SLN doit composer avec des difficultés d’accès la ressource. En 2023, l'entreprise a produit près de 45 000 tonnes de nickel sous forme de ferronickel à Doniambo (pour une capacité de 60 000 tonnes) et 2,7 millions de tonnes de minerai exportés en 2023. Située en bordure de Nouméa, l’usine métallurgique est un gouffre à investissements et la dette de la SLN se creuse. L'entreprise a récemment reçu un nouveau prêt de 60 millions de la part de l’État français.
Le Pacte Nickel, qui prévoit de subventionner l’électricité et d’autoriser davantage d’exportations, pourrait redonner un peu d’air à l’entreprise, qui emploie 2300 salariés (autant en Province Sud qu’en Province Nord). L'usine de Doniambo a un temps produit de la matte de nickel, un produit intermédiaire qui peut servir à produire du sulfate de nickel de qualité batterie. Elle a fini par arrêter en raison d'une trop faible rentabilité mais pourrait se repositionner sur le créneau avec de faibles investissements pour répondre aux demandes du gouvernement.

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Chez Prony, le nickel pour batteries doit encore faire ses preuves
Sur le papier, Prony Resources semble la mieux placée. Le site est le seul à produire du nickel de qualité batterie, sous forme d’un intermédiaire baptisé “gâteau d’hydroxyde de nickel” (NHC ou MHP, selon les acronymes utilisés) qui a l’avantage de contenir aussi du cobalt. Un produit à la mode, issu de grandes usines hydrométallurgiques qui travaillent à haute pression, selon un procédé dit HPAL (high pressure acid leaching). Un créneau sur lequel l’usine de Prony a été précurseur… et a essuyé les plâtres. Le complexe industriel, créé autour du gisement de Goro dans la province du Sud, a mis du temps à sortir de terre. Racheté par le géant brésilien Vale en 2006, le site a démarré en 2011 mais souffre de difficultés de production et de la mauvaise gestion des résidus toxiques produits par le nouveau procédé.
À partir de 2020, la mise en vente du site par Vale a entraîné des heurts violents. Elle a débouché sur une reprise par un consortium composé par la société de participation minière du sud calédonien (SPMSC), des intérêts locaux et le négociant suisse Trafigura. La société prend alors le nom de Prony Resources. Elle entame de coûteux travaux pour la gestion des déchets (le projet Lucy) et se paie même le luxe de signer un partenariat avec Tesla. Le site, pénalisé par ses coûts en électricité, regarde aussi du côté de l’installation de panneaux solaires avec TotalEnergies.
Malgré une relative augmentation de la production de nickel (32 000 tonnes en 2023, sur une capacité réévaluée à la baisse à 50 000), le site qui compte 1350 employés reste déficitaire. Trafigura cherche alors un repreneur. Au dernier trimestre 2023, Prony a arrêté de payer certaines cotisations sociales et sa facture électrique. En échange de sa signature du Pacte Nickel, le site doit bénéficier d’un prêt de l’État de 140 millions d’euros, qui doit lui permettre entre autres de payer ses dettes. Un répit.
Koniambo, l’usine du Nord dans le marasme
L’Usine du Nord est très affaiblie. Créé à la suite de l’Accord de Bercy en 1998 dans une volonté de rééquilibrage économique entre les provinces, le site de Koniambo Nickel Solutions (KNS) a été mis en veille en mars 2024. Ses fours ont été maintenus à chaud pour une période de six mois, le temps de trouver un repreneur pour se financer. L'entreprise de 1300 salariés est détenue en majorité par la société minière du sud Pacifique (SMSP, qui représente la province Nord, à majorité indépendantiste). Le géant suisse Glencore, qui avait racheté 49% de l’actif en 2013 dans le cadre de son acquisition de XStrata, arrête d’en garantir les dettes. Ce dernier précise avoir investi plus de quatre milliards d'euros dans l’usine (sur un total de neuf milliards depuis sa création) et ne plus vouloir assumer cette source de déficit.
Le site se fournit lui-même en minerai via l’exploitation du riche massif de Koniambo. Mais c’est l’étape métallurgique qui pose problème. L’industriel a fait le choix d’une technologie de four avancée, censée économiser l’énergie et limiter les émissions de particules fines, mais a connu des déboires à répétition. La production de l’usine ne s’est jamais approchée de son maximum théorique. Un problème en partie réglé par des travaux de réhabilitation, assure la direction. Au total, KNS a produit 27 200 tonnes de nickel sous forme de ferronickel l’année derrière, pour une production nominale à 45 000 tonnes (contre 60 000 prévues initialement). Un score encore trop faible, qui se conjugue avec un marché du nickel très sévère qui pousse de nombreux industriels à fermer leurs portes dans le monde entier. Produire de la matte de nickel pour entrer dans la chaîne de valeur des batteries, comme le réclame le gouvernement, imposerait d’investir de l’ordre de 250 millions d’euros. De l'argent que l'entreprise n'a pas.



