Pour sauver le nickel calédonien, l’Etat exhorte la filière à se transformer pour viser les batteries européennes

Un groupe de travail sur le nickel calédonien, composé des industriels et de délégations politiques, se réunit pour la première fois à Paris du 4 au 8 septembre. Pour sortir du marasme qui touche la filière, Elisabeth Borne a poussé le développement de nickel dédié aux batteries, que deux des trois usines de l'île ne produisent pas. Une transformation complexe, que l’Etat s’engage à soutenir, en échange de contreparties des industriels et des collectivités.

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Elisabeth Borne devant des acteurs économiques de Nouvelle-Calédonie, à Matignon le 6 septembre 2023.

«Aujourd’hui, à un moment charnière de notre histoire industrielle, l’enjeu est de faire du nickel calédonien une filière d’avenir. J’ajoute que les choix des prochaines semaines détermineront le sort des trois usines du territoire. Si l’ensemble des acteurs accepte d’inscrire la filière dans une stratégie renouvelée, avec le soutien de l’Etat, un retour à la profitabilité est alors possible. Dans le cas contraire, un risque important pèse sur l’avenir des usines, malgré des efforts considérables déjà consentis par les acteurs publics comme privés.»

C’est par ces mots d’espoir mâtinés d’urgence que la Première ministre, Elisabeth Borne, a abordé le sujet du nickel mercredi 6 septembre, à l’occasion d’un discours devant des élus et les industriels de la mine de Nouvelle-Calédonie, présents à Paris du 4 au 8 septembre pour discuter du futur de l’île. L’enjeu des réunions est de taille : décider du statut de l’île à la suite du rejet de l’indépendance fin 2021, lors d’un référendum organisé dans le cadre des accords de Nouméa. Et planifier la pérennité de l’industrie minière calédonienne, pour lequel l’Etat promet de s’engager si les industriels et les collectivités (réunis dans un groupe de travail) font en sorte de répondre aux besoins des batteries européennes. 

85% des besoins des gigafactories françaises en 2030

Le discours d’Elisabeth Borne ne sort pas de nulle part. Début août, un rapport dense de l’Inspection générale des finances et du Conseil général de l’économie, avait dressé un portrait informé de l’avenir en péril du nickel calédonien. Quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron, en déplacement à Nouméa, avait déjà fait part de sa volonté de trouver un «projet nickel d'avenir» pour la Nouvelle-Calédonie, dont aucune des usines métallurgiques n’est rentable aujourd’hui. Une situation paradoxale – alors que le nickel est l’un des métaux les plus critiques pour les batteries au lithium qui font rouler les véhicules électriques – sur laquelle n’a pas manqué d’insister Elisabeth Borne, rappelant que selon le rapport publié cet été, la production du Caillou pourrait, en théorie, représenter jusqu’à 85 % des besoins des usines de batteries françaises en 2030. «Il faut le dire : le nickel calédonien alimente insuffisamment l’Europe, a martelé la Première ministre. Nous demeurons bien trop dépendants des mines asiatiques alors même que les besoins stratégiques continuent à augmenter avec l’électrification des usages notamment dans le secteur automobile, et que leurs standards sociaux sont loin de ceux pratiqués en Nouvelle Calédonie.»

Sur l’île, trois métallurgistes produisent déjà du nickel. La SLN (une filiale d’Eramet), le consortium Prony Resource (dont l’actionnariat est majoritairement composé d’intérêts locaux, notamment via la province Sud, aux côtés du négociant suisse Trafigura) et Koniambo Nickel (contrôlé par la province Nord via la SMSP, ainsi que par l’autre géant suisse du négoce des métaux, Glencore). Mais aujourd’hui, seul Prony Resource produit un composé intermédiaire à destination du marché des batteries (du nickel hydroxyde cake, ou NHC), tandis que les deux autres métallurgistes se concentrent sur le ferronickel. Un composé produit par pyrométallurgie – c’est-à-dire en faisant chauffer le minerai au lieu de le dissoudre dans de l’acide, comme le fait Prony – qui sert pour la production d’acier inoxydable, principalement en Asie. Ce marché représente encore 65% des besoins en nickel, contre 15% pour les batteries, mais est jugé moins stratégique par Paris.

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Restructurer l’industrie calédonienne

Matignon et Bercy veulent donc mettre tout le monde autour de la table. A partir du rapport publié cet été, il s'agit d'étudier les points d’accord et de tensions et de s'entendre sur les engagements que sont prêts à prendre les industriels. «Cette stratégie est une opportunité formidable pour la Nouvelle Calédonie et ses habitants : pour l’emploi, le dynamisme économique, l’attractivité et la richesse du territoire, a fait valoir Elisabeth Borne. Le potentiel est prometteur, il y une stratégie gagnant-gagnant à construire, mais aujourd’hui les conditions sont loin d’être réunies pour répondre à un tel défi industriel.»

Car si réorienter l’industrie minière calédonienne vers le nickel de classe I (dédié aux batteries) n'est pas simple, cela ne suffira pas non plus. Les trois métallurgistes du territoire ont des résultats négatifs depuis 12 ans. Ils sont frappés par des difficultés opérationnelles, les pluies, la baisse des teneurs et les impérities du réseau électrique local. Ils doivent faire face à la concurrence de l’Indonésie, dont la production, soutenue par la Chine et peu regardante sur les critères environnementaux, a grimpé en flèche. Au point que ce pays, qui a extrait plus de la moitié du minerai de nickel mondial en 2022, «pourrait atteindre 75% du marché dès 2030», expliquait récemment Jim Lennon, consultant pour Little Red Door et très bon connaisseur du nickel, à L’Usine Nouvelle.

Même Prony – qui a pris les rênes de l’usine de Goro en 2021 et a réorienté sa production vers le NHC, un composé intermédiaire du nickel batterie plus facile à produire que l’oxyde de nickel sur laquelle le site se concentrait jusqu’alors – n’atteint pas la rentabilité, reconnaissait la directrice de l’entreprise, Béatrice Pierre, lors d’une rencontre avec L’Usine Nouvelle fin juin. Malgré des résultats opérationnels qui s’améliorent, l’usine n'est pas assez compétitive, d'autant plus que les cours du nickel sont en baisse ces derniers mois. Face à l'Indonésie, les installations calédoniennes «font face à un coût de l’électricité élevé, mais aussi aux prix du minerai calédonien et de la main d'œuvre bien supérieurs», détaille Jim Lennon, rappelant qu’aucun des métallurgistes du Caillou ne parvient à produire à pleine capacité.*

Réinvestir dans le réseau électrique…

Plusieurs pistes sont sur la table pour redresser la barre et éviter le coût social de la fermeture de sites. «Il faut rendre les usines plus compétitives, ce qui passe par des évolutions réglementaires de la responsabilité des pouvoirs locaux calédoniens, et par une refonte du système énergétique», détaille Matignon. D’un côté, l’idée est de simplifier l’activité des opérateurs miniers et l’accès aux permis. De l’autre, il faut moderniser le réseau électrique de l’île, alimenté au pétrole et au charbon, qui est peu fiable et ne permet pas de produire le métal “vert” souhaité par les constructeurs automobiles européens.

Un plan pour lequel «l’Etat répondra présent si les conditions sont réunies», a assuré Elisabeth Borne tout en soulignant « qu’il n’est pas question de signer un chèque en blanc [...et que...] le contribuable finance des usines si elles sont structurellement déficitaires, à fortiori si elles produisent du nickel qui n’est pas centré sur nos besoins stratégiques».

Dans son rapport, l’IGF chiffre que réinvestir dans le réseau et les capacités de production d'électricité, notamment renouvelables (photovoltaïques, hydraulique et stockage), coûterait la bagatelle de 4,15 milliards d'euros. Un chiffre qui s'explique par les quantités faramineuses d’énergie dont ont besoin la SLN et Koniambo, et que les discussions du groupe de travail devront «challenger», souligne Matignon.

Au-delà, la manière de retrouver un modèle rentable doit être définie au cours des discussions. L’IGF propose trois grandes pistes. Face à l’enchevêtrement de compétences dans la filière, l’un des enjeux sera d’abord de «rationaliser l’actionnariat public, en Nouvelle-Calédonie, au sein d’une même structure transversale, réunissant à égalité les trois Provinces, voire la seule collectivité». De quoi simplifier la vie des usines et, peut-être, permettre de dégager des synergies entre les industriels du territoire. Deuxième piste : «lever l’interdiction d’exporter le minerai brut situé en réserve géographique métallurgique», propose le rapport alors que la plupart du minerai est aujourd’hui transformée sur place.

Un point repris par la Première ministre, qui a incité les acteurs à «trouver de nouveaux débouchés en modernisant la doctrine sur l’exportation du minerai». La SLN, qui peut déjà envoyer du minerai basse teneur vers l’Asie de l’est, est bénéficiaire sur ce segment. Mais le point fait débat, alors que les Nouveaux-calédoniens craignent de perdre la valeur ajoutée qui réside dans la transformation métallurgique du minerai. Il nécessitera de mettre en place des garanties pour favoriser l’activité industrielle sur le sol calédonien.

… et créer une filière batterie

Troisième piste enfin, mise en avant à de multiples reprises par Elisabeth Borne : réorienter la production de la SLN et de Koniambo vers du nickel utilisable dans les batteries, plus cher et surtout, plus stratégique. Il s’agirait, si l’on suit l’IGF, de réinvestir dans ces deux usines pour leur permettre de produire du matte de nickel. Un composé produit à partir de ferronickel qui peut être dissout et transformé dans des usines de raffinage, par exemple en Europe, pour ensuite servir à produire des batteries. Cela suppose néanmoins des investissements, d'autant que les minerais calédoniens ne comportent pas naturellement de soufre, ce qui les rend moins adaptés que d'autres à la production de matte.

«Ce n’est pas une nouvelle technologie. Eramet et la SLN le faisaient déjà il y a 20 ans en Nouvelle-Calédonie, le matte était alors exporté vers l’usine de Sandouville en France [l'usine, qui produit du nickel sous forme métallique pour les alliages, a été revendue au géant sud-africain Sibanye-Stillwater en novembre 2021], pour faire du nickel métal. Ils ont arrêté car ce n’était plus économique : cette opération n’a de sens que lorsqu’il y a une différence importante de prix avec le ferronickel, qui justifie d’investir dans la conversion», expliquait Jim Lennon il y a quelques mois. Lui y voyait «l’une des options sur la table», tout en rappelant que le géant chinois Tsingshan s’intéresse aussi au procédé et prévoit de construire des usines de conversion.

L’Etat français, qui souhaite sécuriser la filière de nickel de qualité batterie, prévoit aussi de «favoriser le développement d’une chaîne de valeur française des batteries et l’émergence de partenariats indispensables pour les acteurs calédoniens et européens». Reste à convaincre tout le monde que le pari est gagnable. Et que défier le monopole indonésien sur le nickel justifie de payer un surcoût. 

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