C’est une ligne de secours, mais qui ne tiendra pas très longtemps. Lundi 13 janvier, l’Etat français a annoncé l’octroi d’un prêt de 40 millions d’euros à la Société le Nickel (SLN) pour lui permettre d’affronter ses problèmes de trésorerie, qualifiés de «critiques». Cette filiale d’Eramet, première productrice mondiale de ferronickel – un alliage utilisé dans certains aciers inoxydables, mais loin des teneurs nécessaires pour les cathodes de batteries – est en déficit chronique depuis une décennie. Elle avait déjà bénéficié d’un prêt de 525 millions d’euros (200 de la part de l’Etat et le reste par Eramet) en 2016.
Ce soutien financier de court-terme, octroyé en coordination avec Eramet (mais sans participation des autres actionnaires de la SLN, le représentant des provinces STCPI et Nippon Steel) doit permettre d’assurer la continuité des opérations dans les prochains mois. Le gouvernement a demandé à ses services de faire un diagnostic de la filière indonésienne du nickel, afin d’«identifier les perspectives de restructurations, ainsi que les éventuelles décisions à prendre pour en assurer la viabilité économique lorsque cela est possible.»
Pluies diluviennes et hausse des coûts
D’un côté, la SLN semble avoir joué de malchance. En Nouvelle-Calédonie, les deux dernières années ont été marquées par des pluies diluviennes, amplifiées par le phénomène climatique La Niña. Au point que l’exploitation des cinq mines de la société – Thio et Kouaoua sur la côte Est, Népoui-Kopéto et Tiébaghi sur la côte Ouest, et Poum au Nord – était parfois rendue quasi impossible, compliquée par la boue et les ruissellements. Résultat: Eramet a revu par deux fois ses prévisions de production.
Un malheur n’arrivant jamais seul, la SLN a aussi dû composer avec l’explosion des prix de l’énergie, déjà élevés en Nouvelle-Calédonie, en raison de la guerre russo-ukrainienne. Un mauvais coup pour son usine métallurgique de Doniambo, située à proximité de Nouméa, qui consomme du charbon pour réduire le minerai et augmenter son contenu en nickel… Alors que les réseaux électriques calédoniens sont peu fiables, la centrale au fioul qui approvisionne Doniambo – baptisée la Vieille Dame – est jugée vétuste et a perdu une tranche à la suite d'un accident en mai 2021. Son remplacement, prévu depuis longtemps, n’a pas été mis en œuvre. En septembre 2022, la SLN a reçu une barge flottante approvisionnée au fioul pour sécuriser l’électricité de son usine. Doniambo peut produire 50 000 tonnes de ferronickel. Sa production en 2022 avait été revue à la baisse, autour de 40 000 tonnes, après le premier semestre 2022.

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De quoi peser sur le bilan de la SLN, qui a dû faire appel à un nouveau crédit, mais aussi mettre en place un plan d’économies d’urgence pour réduire ces coûts. En jouant sur les investissements, les contrats de sous-traitants et la masse salariale (notamment via la suppression de 80 postes sur un millier), ce dernier doit permettre 10 milliards de francs d’économie (soit 84 millions d’euros) sur 2023.
Le ferronickel calédonien peine à se distinguer
Mais au-delà des infortunes conjoncturelles, la SLN doit encore faire preuve de la compétitivité du métal calédonien, obérée notamment par des difficultés opérationnelles à répétition. Malgré les plans de réorganisation et de réinvestissement organisés par Eramet, le ferronickel produit sur le Caillou, fait face à la concurrence du ferronickel et de la fonte de nickel (nickel pig iron) indonésien, moins chers et dont la croissance de production crée des surplus sur le marché, dans un contexte de faible demande d’acier inoxydable. Et ce, malgré des prix relativement hauts sur le LME et des débouchés abondants.
La fonderie de Doniambo pâtit aussi de son âge, puisqu’elle a été construite en 1912, et de coûts de transports élevés dus à l’éloignement des 14 mines qui l’approvisionnent, explique l’analyste d’Oddo BHF Maxime Kogge. «La SLN est une société qui, historiquement, brûle du cash, au point que nous avons établi sa valeur à zéro dans notre dernière note», tranche l’expert, et ce, bien qu’elle représente plus de 20% du chiffre d’affaires d’Eramet pour 4 à 5% de ses bénéfices opérationnels.
Alors que la fonderie de Doniambo ne peut travailler que du minerai à haute teneur, Eramet exporte depuis quelques années son nickel à basse teneur extrait en Nouvelle-Calédonie afinde pouvoir le transformer dans des fonderies dédiées. Autour de 3 millions de tonnes humides de minerai ont été envoyées hors de Nouvelle-Calédonie en 2021, sur 5,4 millions de tonnes extraites.
Repenser la filière
Entre les difficultés politiques que pose la question indépendantiste et le mauvais état du système énergétique du Caillou, c’est la compétitivité de l’ensemble de la filière de raffinage de nickel calédonien qui est en question. L’usine au nord, codétenue par Glencore et la province du Nord indépendantiste via la SMSP, a longtemps battu de l’aile, mais commence à se redresser en 2022. L’usine du Sud, la seule capable de produire le nickel de classe 1 nécessaire aux batteries, a été vendue par Vale à un consortium qui inclut des employés, l’entité publique de participation SPMSC, le négociant Trafigura et le groupe Prony Ressources en 2021. Mais elle, et la mine de Goro qui l’approvisionne, sont pointées du doigt pour leurs difficultés opérationnelles et leurs impacts environnementaux.
Eramet sera-t-il tenté d’imiter Vale pour se désengager? «Un départ d’Eramet de la SLN est peu probable, tout d’abord car l’Etat est au capital d’Eramet», juge Maxime Kogge, en soulignant le poids économique de la SLN, premier employeur de Nouvelle-Calédonie. Alors qu’Eramet se dirige vers les métaux du futur, le ferronickel n’est plus une priorité… Et «investir dans une usine d’hydrométallurgie permettant de produire du nickel de qualité batteries est très lourd et coûte plusieurs milliards, souligne Maxime Kogge. Une annonce d’Eramet est attendue pour le gisement de Weda Bay, en Indonésie, car ce dernier fonctionne très bien, mais je ne pense pas qu’ils auront envie de mettre une telle somme en Nouvelle-Calédonie en sachant que la compétitivité y est structurellement plus faible et qu’ils n’ont pas de garanties quant à la bonne marche de l’usine ensuite.»
La SLN pourrait néanmoins tirer profit d’une hausse probable des cours en 2023 (et de la baisse de ses dépenses énergétiques) pour sortir de l’ornière, tout en continuant à gagner en rentabilité avec l’export de minerais à basse teneur, estime l’analyste. Reste à trouver un accord pour assurer un approvisionnement électrique pérenne.



