L’Etat veut une signature rapide du Pacte nickel calédonien, mais les doutes persistent sur l'avenir de la filière

Le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a appelé jeudi 21 mars à la signature rapide du “Pacte nickel” pour la Nouvelle-Calédonie. Négocié depuis des mois, ce plan veut donner de l’air à l’industrie du nickel de l’archipel. Son succès reste loin d'être garanti en l’absence d’actionnaires prêts à investir.

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SLN (Eramet), Doniambo, Nouvelle-Calédonie
Le Pacte nickel prévoit 200 millions d'euros par an, financé par l'Etat et les collectivités calédoniennes, pour subventionner l'énergie des métallurgistes calédoniens, très onéreuse.

Le Pacte nickel parviendra-t-il à faire consensus ? «Ce pacte est solide, crédible et est la seule voie pour redresser la filière nickel calédonienne», a défendu Bruno Le Maire lors d’un point presse téléphonique organisé jeudi 21 mars au matin. Négocié depuis des mois entre le gouvernement français, les autorités calédoniennes et les industriels, ce texte doit donner des perspectives d’avenir à la filière minière et métallurgique du nickel en Nouvelle-Calédonie, en plein marasme. Il y a donc urgence mais, pour que l’Etat engage des fonds, «les usines doivent être rentables», a insisté le ministre de l’Économie en arguant que le texte leur permet «d’augmenter leur production, de produire avec une énergie moins chère et d’avoir un accès sans entrave à la ressource minière».

Alors que plusieurs acteurs font part de leurs réserves et que la signature du texte – un temps prévue lundi 25 mars à Paris – a été une nouvelle fois reportée, Bercy met la pression. «Le pacte a été rédigé, il doit être signé tel quel», a répété Bruno Le Maire, jugeant que l’accord est le fruit «d’un équilibre [qui] a été compliqué à trouver» et appelant de ses vœux une ratification «avant la fin du mois de mars». 

Bouclier énergétique à 200 millions par an

Sur le papier, l'objectif est de «réinventer la filière nickel en Nouvelle-Calédonie», a expliqué Bruno Le Maire en renvoyant dos à dos les positions qui consistent à la «laisser tomber» ou à la «laisser telle qu’elle est». Pour cela, le texte (dont les détails ont été révélés en premier par la chaine locale la Première et dont L’Usine Nouvelle a aussi pu consulter une version de travail ndlr) comporte une liste d’engagements demandés aux industriels, à l’Etat français, au gouvernement de Nouvelle-Calédonie et aux Provinces dans l’espoir de redresser la barre.

Dans le détail, les trois métallurgistes de l'île – la Société Le Nickel (SLN), Prony Resources et l'usine du nord de Koniambo Nickel – qui souffrent tous de difficultés opérationnelles, doivent s'engager à tout mettre en œuvre pour atteindre leur capacité de production nominale à horizon 2027. Sont aussi mentionnés des plans de maîtrise des coûts et de gains de compétitivité (notamment via de la modération salariale au sein de l’entreprise et l’absence de versement de dividendes). Les industriels doivent aussi investir pour leur modernisation, s’engager à prioriser le marché européen pour la fourniture de nickel de qualité batteries et, dans le cas de la Société Le Nickel et de l’usine du Nord de Koniambo qui produisent aujourd’hui du nickel à destination de l’industrie de l’acier, viser l’objectif de produire de la matte de nickel, un intermédiaire qui peut être raffiné pour entrer dans la chaîne de valeur des batteries.

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En contrepartie, l’Etat français propose notamment d’investir dans le futur de la filière, en soutenant, sur 10 ans, le plan de décarbonation du mix énergétique de l’île. Peu de détails sont disponibles sur ce dernier, dont le coût a été estimé entre 1 et 4 milliards par l'Inspection générale des finances, selon le nombre d'usines alimentées, et qui est actuellement réévalué par la Commission de Régulation de l'énergie (CRE). A plus court-terme, l'Etat propose surtout un bouclier tarifaire choc. «Un point clé est la mise en place d'une subvention aux prix de l’énergie, cofinancée avec les collectivités, à hauteur de 200 millions par an» a précisé Bruno Le Maire. L’entreprise Prony Resources Solutions, la seule à déjà produire du nickel pour batterie, a par ailleurs reçu début mars un prêt de 140 millions d’euros conditionné à la signature de l’accord. La SLN, de son côté, a reçu 60 millions d'euros. 

Augmenter les exportations de minerai brut

Du côté du gouvernement calédonien et des provinces, le Pacte comporte toute une série de réformes du Code minier pour favoriser l’exploitation et l’obtention d’administrations, alors que l'accès à la ressource est un ancien grief d'Eramet. L'exportation de minerai brut serait aussi autorisée pour apporter un complément de revenu aux usines. Concrètement, il sera possible d'envoyer une certaine quantité de minerai à l’étranger, définie en fonction du minerai fondu sur place, sur simple déclaration et sans limite de qualité, alors que les exportations sont actuellement soumises à un régime d’autorisation individuelle. Exporter du minerai issu des réserves métallurgiques, jusqu’alors interdit, serait aussi autorisé dans une certaine limite de tonnage. Un bouclier fiscal est enfin prévu, pour que le gouvernement ne puisse ajouter de nouvelles taxes sur le secteur. 

Ce plan vise «à créer des conditions dans lesquelles un retour à la rentabilité des usines est possible», explique Bercy. Mais sa réussite semble loin d’être garantie. Politiquement, certaines voix s’élèvent pour critiquer la perte de souveraineté qu’entraînerait le texte. Les débats sont attisés par l'arrivée des élections provinciales, qui doivent être tenues dans l’année, et les discussions sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie.  «[L'accord est] au-dessous des ambitions que nous avons recherchées ces dernières années. C’est un pacte par défaut, a minima», a notamment déclaré le président du gouvernement calédonien, Louis Mapou, rapporte le média local Nouvelle-Calédonie Outremer la 1ère. Il prévoit toutefois de signer l'accord... s'il obtient avant cela une habilitation du Congrès, le 28 mars.

Parmi les points de contention figure aussi l’absence de prêt octroyé par l’Etat à l’Usine du Nord de Koniambo, dont la mise en sommeil a commencé début mars après la décision de Glencore de quitter la Nouvelle-Calédonie. Un symbole d’autant plus lourd que cette usine avait été créée dans la Province à majorité indépendantiste du Nord à la suite de l’Accord de Bercy de 1998, dans un souci de rééquilibrage de l’île. «Nous avons décidé d’accorder à court terme des prêts à SLN et PRNC en attendant la signature du pacte parce que leurs actionnaires, Eramet et Trafigura, ont parallèlement accepté des efforts», a expliqué Bruno le Maire. Eramet, par exemple, a pris des engagements sur des systèmes de garantie environnementale et ont accepté une restructuration de la dette que lui doit la SLN, précise Bercy.

Toujours pas de confiance des actionnaires 

Du point de vue industriel ensuite, il n’est pas sûr que ces mesures suffisent à restituer l'attractivité du nickel 'made in Nouvelle-Calédonie' face à la concurrence féroce de l’Indonésie. Il est d'ailleurs notable qu'aucun actionnaire n'ait, pour l'instant en tout cas, été convaincu de miser sur le plan. Koniambo comme Prony Resources cherchent toujours des repreneurs, tandis qu’Eramet prévoit toujours de ne plus injecter de fonds dans la SLN.

«On demande des engagements financiers à une collectivité qui n’en a pas et à des actionnaires qui ne veulent pas les donner», résume, lapidaire, un dirigeant industriel. Le plan, qui octroie des subventions à court-terme, est jugé «mieux que rien». «Mais nous sommes partis d'un grand rêve de structurer la filière, et au final, on met des bouts de subventions et des pansements», souffle-t-il. Le bouclier tarifaire de 200 millions d’euros est le bienvenu, mais il ne devrait pas suffire pour permettre au nickel calédonien d’être rentable dans un contexte où les cours du nickel sont très bas.

A plus long-terme : le plan de transition énergétique reste incertain et, comme le note le Pacte, ne sera enclenché qu'en fonction des engagements des métallurgistes à utiliser de l'électricité verte à long-terme... donc à trouver des actionnaires pour les financer ! Autre débat : si tous les industriels reconnaissent le déficit de compétitivité du nickel calédonien, certains observateurs s'interrogent sur la stratégie consistant à se rapprocher du modèle indonésien plutôt qu'à parier sur du nickel à haute-valeur environnementale. «Alléger drastiquement la règlementation est un contresens : c'est se tirer une balle dans le pied vis-à-vis de l'objectif affiché qui est de servir le marché des véhicules électriques européens», s'alarme un bon connaisseur du secteur qui s'inquiète des effets pervers du bouclier tarifaire, qui peut décourager l'investissement dans des énergies moins carbonées. Quoi qu'il en soit, si le texte est signé fin mars, il ne s'agira que d'un premier pas pour sortir la tête de l'eau du nickel calédonien.

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