Il s’agit de se faire entendre. Le Syndicat général des travailleurs de l’industrie de Nouvelle-Calédonie (SGTI-NC), appelle à la «grève générale» dans la filière calédonienne du nickel jeudi 25 janvier pour au moins «24 heures de mines et usines mortes». Le mouvement a rallié une organisation patronale de sous-traitants du secteur ainsi que des groupements d’intérêt économique, mais ne sera pas suivi par les deux autres grands syndicats du nickel, l’USTKE et le SOE-NC.
Il n’empêche, «nous pensons qu’il y aura une forte mobilisation dans les trois usines et surtout dans les mines», prévoit Glen Delathière, délégué syndical SGTI-NC à la SLN joint par téléphone par L’Usine Nouvelle en décrivant les préparatifs en cours. Son syndicat, majoritaire au sein de la plus grande usine de l’île, celle de la Société Le Nickel (SLN), se revendique premier du secteur en comptant les mines non affiliées aux usines et les ports minéraliers. Cette action intervient alors que les trois sites métallurgiques de l'archipel de l'océan Pacifique Sud, sont au bord de la faillite et que l'État français tente de négocier un projet de sortie de crise avec l’ensemble des parties prenantes.
Les actionnaires Trafigura et Eramet critiqués
Le SGTI-NC dénonce l’inefficacité des plans mis en œuvre jusqu’ici pour retrouver une rentabilité et demande à être intégré aux discussions sur le futur de la filière, dénonçant un «pillage industriel» de la part des actionnaires. «L’accord sur l’énergie en discussion avec l’Etat demande un effort supplémentaire au gouvernement calédonien, ce qui veut dire que ce sont les citoyens qui vont payer. Nous disons que les actionnaires doivent mettre la main à la poche», explique Glen Delathière qui appelle à des «réformes structurelles pour la maîtrise des coûts dans les usines» et demande «de la sécurité sur l’avenir, avec une visibilité de long-terme et un actionnaire industriel qui nous accompagne». Sur les trois usines de l’archipel – qui possèdent des gisements de nickel de classe mondiale mais ne parviennent pas à produire de manière compétitive face à la surproduction venue des usines chinoises en Indonésie – deux sont particulièrement ciblées.
L’usine du Sud d’abord (ex Goro Nickel), opérée depuis 2020 par Prony Resources Solution pour le compte d’un large consortium, incluant 51% d’intérêts calédoniens et le négociant suisse Trafigura (19% du capital) après de violents conflits lors de la succession de Vale, qui souhaitait se désengager. Bien que le site utilise un procédé hydrométallurgique à base d’acides, qui lui permet de produire du nickel à destination du marché des batteries, il est sous mandat ad hoc et au bord de la cessation de paiement. Le SGTI-NC dénonce une mauvaise gestion, mais aussi un pacte d’actionnaire jugé déséquilibré, qui donne à Trafigura l’exclusivité de la commercialisation du minerai de l’usine.

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«Trafigura n’est pas un industriel, mais un trader, qui gagne de l’argent avec la revente alors que Prony est en train d’en perdre», vilipende Glen Delathière en reprenant des chiffres du parti politique Calédonie Ensemble. Depuis sa reprise de l’usine, Trafigura (qui n’a pas souhaité réagir auprès de L’Usine Nouvelle) aurait gagné 125 millions d’euros, quand l’usine du Sud aurait perdu 210 millions d'euros. Le 19 janvier, Prony et la province Sud, actionnaire de l’usine ont fait savoir par voie de communiqué travailler à la recherche d’un nouvel actionnaire de référence, et avoir sollicité une aide financière de l’Etat en attendant.
La stratégie d’Eramet autour de la Société Le Nickel, sa filiale sur le "Caillou", est aussi vertement tancée. Le groupe minier, détenu en partie par l’Etat français, a fait savoir qu'il ne souhaitait pas réinvestir dans la SLN, déplorant un manque de compétitivité structurel et des problèmes d’accès à la ressource minière. «Cela fait un moment qu’ils n’investissent plus chez nous, alors que le personnel a mouillé la chemise et a fait remonter les tonnages produits : il y a un moment où on ne peut plus réparer et mettre des rustines en attendant que ça tourne, il faut du matériel neuf», juge Glen Delathière. Lui juge que l’entreprise s’est longtemps trop focalisée sur l’export de minerai au détriment de la métallurgie en Nouvelle-Calédonie et a pris de mauvaises décisions pour l’usine, tout en préférant investir dans l’usine de nickel Weda Bay en Indonésie ou dans un projet de lithium en Argentine.
Risque de bombe sociale
Malgré le contexte très dégradé, la stratégie de la grève ne fait pas consensus. «La recherche d'un nouveau partenaire va être lancée et nous souhaitons maximiser nos chances d'être attractifs aux yeux d'éventuels candidats», explique Yannick Falelavaki, délégué du SOE-NC chez Prony, où le syndicat est majoritaire. «Dans le pays, personne ne peut remettre sur la table les montants colossaux dont les différents métallurgistes ont besoin pour remettre la machine en marche. Faire une grève est dans nos droits, mais pour demander des sous à qui ?», abonde Yann Schouene, délégué du même syndicat au sein de l’usine de Koniambo, au nord. L’actionnaire privé de l’usine, le géant suisse Glencore, prévoit d’arrêter de financer l’usine de Koniambo, fin février. Des négociations sont en cours avec l’Etat – qui propose de subventionner en partie le prix de l’énergie et la transition énergétique de la Nouvelle-Calédonie ainsi que favoriser l’exportation de minerais en échange d’un nouvel investissement pour orienter l’usine vers la filière batterie – mais n’ont pour l’instant pas permis de trouver de consensus.
«Nous sommes conscients que ce n’est pas une “bonne pub” pour attirer un nouvel investisseur. Il faut dénoncer et dire les choses qui fâchent», défend de son côté Glen Delathière. «Nous sommes bien sûr attachés à notre outil de travail et nous voulons le soutenir, ajoute-t-il. Aujourd’hui, plein de gens viennent travailler la boule au ventre parce qu’ils ne savent pas s’ils auront un salaire demain. L’ambiance est morose.»
Ce risque que la situation débouche sur l'explosion d'une bombe sociale, fait par contre consensus. Les trois usines sont à l’origine de plus de 13 000 salaires, directs et indirects, soit près de 20% de l’emploi privé de l’île. «Les gens sont paniqués», confirme Yann Schouene alors que l’usine de Koniambo a annoncé réduire la voilure, par exemple sur la sous-traitance, et pourrait être mise en veille prochainement. Le site, édifié à la suite des accords de Matignon pour le rééquilibrage économique de l’île, porte la région à lui seul.
«Quand on a commencé et que les gens ont signé leur CDI, c’était le débouché vers les banques, vers une indépendance personnelle. Les gens ont pris des prêts tandis que des emplois induits se sont développés. Le nickel est la tête de pont du monde économique, si on s’effondre, tout s’effondre», narre le délégué syndical de l'usine du Nord, Yann Schouene, inquiet de la capacité de l'assurance chômage calédonienne à faire face en cas d'explosion du chômage. Les discussions autour du «pacte nickel» qui ont lieu à Bercy, en parallèle de celles sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie à Matignon, tournent autour de cet enjeu. Selon le journal Le Monde, le groupe de travail qui regroupe l’Etat et les collectivités locales a appelé les actionnaires la semaine dernière, à «apporter leur soutien pour couvrir le besoin en financement des industriels».



