[Covid-19] Pourquoi la France se fournit en automates de tests chinois

Pour augmenter leurs capacités de diagnostic, certains laboratoires français s’équipent de machines de tests asiatiques. Une réponse à l’urgence dans un marché dominé par des acteurs américains et européens. Biomérieux, le seul français parmi eux, produit ses machines en Italie et aux Etats-Unis.

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Dans les locaux d'Atoutbio, l'automate du fabricant chinois Yhlo fait des sérologies du sars-cov-2
Dans les locaux d'Atoutbio, l'automate du fabricant chinois Yhlo fait des sérologies du sars-cov-2

Depuis début avril, dans les locaux du laboratoire Atoutbio à Nancy (Meurthe-et-Moselle), le iFlash 1800 tourne à plein régime. Produit par le constructeur chinois Yhlo, cet automate d’analyse sérologique a été acheté dans l’urgence par le groupe de laboratoires lorrain pour détecter les personnes ayant été, ou non, en contact avec le SARS-CoV-2, le coronavirus à l’origine de la pandémie de Covid-19. Ce type de commandes se multiplie. Parmi les gros clients de machines asiatiques : le ministère français de la Santé et des Solidarités. 19 hôpitaux de l'Hexagone doivent ainsi recevoir un million de tests et 20 automates d’extraction produits par MGI, la filiale pour les diagnostics virologiques du spécialiste chinois du séquençage génétique BGI (Beijing Genomics Institute), d'après un accord passé entre le gouvernement et BGI signé le 17 avril. 

Répondre à la demande de tests

“Depuis une bonne année, des acteurs chinois arrivent dans le secteur du diagnostic”, relate Christian Chillou, président de Abo+, qui rassemble 29 laboratoires en Centre-Val-de-Loire. “Jusqu’à présent, c’était relativement confidentiel mais depuis l’émergence du Covid-19, on a vu fleurir nombre d’automates et de kits, parmi lesquels il est d’ailleurs nécessaire de faire le tri”, explique le biologiste, en référence au renvoi par l'Espagne de plus de 600 000 tests chinois défectueux en mars dernier. Lui-même s'est équipé de deux machines chinoises de marque Daan Gene pour réaliser des tests PCR (réaction de polymérisation en chaîne).

Ces tests, dits moléculaires (ou virologiques), détectent directement le virus en analysant le mucus des personnes infectées. Ce sont ceux utilisés actuellement, une liste de tests vérifiés pour la France étant disponible. A distinguer des tests sérologiques, qui repèrent les anticorps des personnes ayant été en contact avec la maladie, et dont les premiers sont en cours de certification par les Centres nationaux de référence (CNR) après que la publication par la Haute Autorité de Santé (HAS), le 16 avril, d’un cahier des charges d’évaluation de leurs performances.

La France mal équipée pour le diagnostic moléculaire

Pour déconfiner, il est essentiel de pouvoir repérer les malades. Et contrairement à son voisin allemand, mieux doté, la France craint de manquer de tests. L’objectif d’un demi-million de tests par semaine a été fixé pour le 11 mai, mais les réaliser n’est pas une mince affaire. Outre la question des réactifs, spécifiques à la maladie recherchée et consommés lors de chaque analyse, réaliser des diagnostics en masse nécessite des machines performantes. Pour un test de PCR, il faut d’abord extraire l’ARN (acide ribonucléique) du virus grâce à un extracteur, puis l’amplifier dans un thermocycleur afin de pouvoir détecter la présence du virus dans l’échantillon de mucus prélevé. Des machines coûteuses et auxquelles seules les plus grosses structures ont accès, notamment pour les plus automatisées et les plus rapides d’entre elles. Mais nécessaires pour ne pas être distancé par la pandémie.

“Pour la biologie moléculaire, notre parc de machines est relativement limité : selon nos derniers chiffres, 120 plateaux techniques privés disposent d’instruments de PCR”, décrit Francis Guinard, secrétaire général du syndicat des biologistes. L’action des laboratoires du public (notamment dans les CHU) et des laboratoires vétérinaires (qui peuvent pratiquer des tests pour le Covid-19 depuis le 3 avril) pourrait permettre d’atteindre 500 000 tests, estime Francis Guinard. Mais les faibles capacités de certains laboratoires, et les inquiétudes sur le manque de réactifs, poussent à monter en charge.

Leader sur le secteur du diagnostic médical, le suisse Roche Diagnostic corrobore cette interprétation. “Avec la crise sanitaire, la demande est supérieure à l’offre et il nous impossible de servir tout le monde dans les conditions qu’ils souhaiteraient”, explique Michel Guyon, directeur marketing Roche Diagnostic France. “Au lieu d’installer de nouvelles machines, nous préférons nous concentrer sur notre base de systèmes installés pour les fournir au mieux.”

Les Chinois plus réactifs

“Les principaux fournisseurs américains se concentrent sur leur continent alors que nos besoins augmentent et que nous avons connu des difficultés pour nous approvisionner en réactifs et en machines auprès des fournisseurs européens”, explique Christian Chillou. Face à cette situation, “les systèmes Daan Gene que nous avons achetés sont reconnus par le CNR et nous sommes sûrs de ne pas tomber en rupture de stocks de tests”. D’autant que nombre d’automates sont dits “fermés” et ne peuvent utiliser les réactifs d’autres distributeurs.

Autre inquiétude des laboratoires privés : la préemption par l’Etat des réactifs produits en France au profit des hôpitaux. Une crainte dissipée par Biomérieux, qui affirme auprès de L’Usine Nouvelle “avoir répondu à un appel d'offres de l'Etat pour des tests utilisés pour le diagnostic du COVID-19”, mais “qu’il n’y a pas de préemption ni de réquisition de [leurs] produits”.

Courte avance dans la sérologie

Du côté de l’analyse des anticorps, à laquelle est dédié l’e-flash de Yhlo, la problématique est différente. Au delà des tests dits “rapides”, semblables à des tests de grossesse, qui visent à établir la présence ou non d'anticorps, les tests plus fiables et plus précis nécessitent des machines. D’immunoenzymologie ou de chimiluminescence en fonction des technologies. Moins coûteux, ces instruments de diagnostic sérologique sont plus répandus en France que ceux de diagnostic moléculaire. Mais les tests sont encore en développement et la Chine, première touchée par le coronavirus, bénéficie de son avance pour vendre ses systèmes à des laboratoires souhaitant être les premiers sur le marché.  

“Orgentec, le distributeur de Yhlo en France avec lequel nous travaillions déjà et qui nous a toujours apporté satisfaction, nous a proposé leur automate”, explique Jean-Louis Herbeth, le directeur technique du laboratoire Atoutbio. L’un des premiers en France à installer un instrument de sérologie Yhlo, capable d’effectuer une cinquantaine de tests sérologiques du Covid-19 par heure. Un choix motivé par leur confiance dans leur distributeur et par les délais supérieurs des autres fournisseurs sur le marché. “Nous avons observé une demande et un intérêt forts pour cet automate de chimiluminescence et son test dès que le Covid-19 est arrivé en France”, relate de son côté Olivier Vuillaume, directeur général d’Orgentec France.

Mais l’avance de Yhlo pourrait être courte. Distribué par le français Eurobio Scientific, le chinois Snibe, par exemple, a lui aussi développé un test du genre. Surtout : nombre d’acteurs du secteur, à l’image du suisse Roche, de l’américain Beckman Coulter ou de l’italien Diasorin du groupe Abbot se positionnent en annonçant leurs tests pour la fin du mois d’avril ou le début mai. Des systèmes dont l’intérêt pour le déconfinement reste pourtant très débattu, en raison des incertitudes entourant les anticorps laissés par le SARS-CoV-2.

De grands constructeurs majoritairement occidentaux

Yhlo, MGI, Daan Gene, Snibe côté chinois, Seegene Genolution ou SD Biosensor côté coréen… difficile de recenser ces nouveaux arrivants, dont les noms étaient parfois inconnus des professionnels du secteur et sur lesquels leurs distributeurs français refusent le plus souvent de communiquer. “Ce sont peut être des acteurs qui se sont développés localement, pour le marché asiatique ou en sous-traitant pour des acteurs internationaux, avance Arnaud Sergent, associé en charge du secteur santé pour le cabinet de conseil L.E.K Consulting. Leurs capacités servent maintenant à répondre à une demande forte en un temps très court. D’autant que concernant le Covid-19, la Chine a deux ou trois mois d’avance dans sa production.”

La production se décale-t-elle vers l’est ? Pas vraiment si l'on regarde les gros fabricants que sont Thermo Fisher, Roche, Abbott, Bio-Rad, Qiagenn, Biomérieux pour le diagnostic moléculaire ; ou Siemens, Abbott, Roche et Beckman Coulter pour la sérologie… “Les gros acteurs du marché restent les américains et les européens, et c’est encore là que se trouve l’innovation, qui mène la croissance de ce secteur”, juge Arnaud Sergent. Ainsi, le cobas-8800, fabriqué en suisse par Roche, peut réaliser 1000 tests moléculaires en 8 heures, en automatisant en même temps l’extraction et l’amplification du virus.

Leader mondial en microbiologie, le français Biomérieux propose lui aussi des tests et des systèmes de diagnostic moléculaire du Covid-19. Son premier réactif dédié au SARS-CoV-2, R-gene, fabriqué en Ariège, est compatible avec différentes marques de machines, mais il propose ses propres automates à partir de son site de Florence, en Italie, qui construit aussi des instruments de sérologie. Proposant également des instruments de multi-diagnostic, son test et ses instruments Biofire, capable de détecter 21 pathogènes à partir d’un même échantillon sont fabriqués à Salt Lake City aux Etats-Unis. La production de machines en France, elle, est difficilement identifiable.

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