C’est le début de la période estivale et un soleil de plomb chauffe de grands bassins remplis d’eau. Propre ou sale, difficile à dire… Un vent côtier balaye une odeur de puisard, finalement assez légère pour une station d’épuration. Au sud de Barcelone, à deux pas de l’aéroport, la station de Baix Llobregat traite les eaux usées des Barcelonais et des habitants de municipalités environnantes. Avec une capacité maximale de 420 000 m³/jour, soit l’équivalent de la consommation de 2,2 millions d’Espagnols, elle est une des plus importantes installations de traitement des eaux en Europe. Mise en service en 2002, la station est gérée par Agbar, le numéro un du marché de l'eau en Espagne, qui a intégré Suez Environnement en 2010 puis Veolia en 2022.
Nettoyer les voiries ou irriguer les terres agricoles
Si Baix Llobregat se démarque des stations traditionnelles, c'est avant tout pour sa zone entièrement dédiée à un traitement dit «tertiaire». Ce dernier n'a pas pour finalité de rendre l’eau potable mais la purifie suffisamment pour lui offrir des usages variés. L’eau recyclée est utilisée en grande majorité pour produire de l’eau pré-potable, qui sera rejetée dans le fleuve Llobregat, en amont d’une station de potabilisation à 6 km de Barcelone. Mais elle sert également à maintenir le flot du fleuve, à nettoyer les voiries, arroser les parcs ou encore à irriguer les terres agricoles.
«Les agriculteurs peuvent pomper 400 litres par seconde d’eau dans deux grands bassins de rétention à 7 km de la station, explique Claudia Carbonell Correas, directrice de l’usine de Baix Llobregat. L’eau recyclée peut également être injectée sous terre pour servir de barrière hydraulique et éviter l’infiltration d’eau de mer dans les aquifères. On travaille aussi à alimenter prochainement les industriels, pour leurs tours de refroidissement par exemple.» La station produit également des boues fertilisantes organiques (à partir de déchets de la station séchés) et du biogaz par maturation des boues dans un méthaniseur.
XAVI GOMEZ, Véolia Traitements physico-chimiques et micro-filtration
Stationnaire dans les bassins, en ruissellement dans des canaux, bien souvent à l’air libre... L’eau de la station de Baix Llobregat est aussi, selon les phases de son traitement, dissimulée dans des tuyaux et autres unités de nanofiltration. Pour être recyclée, l’eau au préalable traitée et épurée de manière conventionnelle, subit pour commencer des traitements physico-chimiques : la matière organique (azote, phosphore…) est dégradée par des microorganismes. Des coagulants sont ensuite injectés pour favoriser le flocage, qui consiste à coller la pollution à des micro-sables qui tombent au fond des bassins. Après décantation, l’eau de surface passe à travers des micro-filtres (trous de 1e-5 mètre) qui retiennent les plus petites particules, avant d’être désinfectée par chlore et rayons UV, qui cassent les chaines ribosomiques des bactéries et microorganismes.
Des filtrations supplémentaires sont finalement effectuées selon les usages : l’ultrafiltration, la nanofiltration ou l'osmose inverse. L’osmose inverse est une filtration extrême (trous de 1e-10m), qui enlève si bien la pollution, que ce soient les PFAS, les résidus de pesticides ou encore les perturbateurs endocriniens, qu’il devient nécessaire de reminéraliser l’eau en sortie pour la boire. Technologie proche de la désalinisation, elle reste coûteuse.
«Une station de traitement des eaux usées n’est pas une solution très chère, c’est un module en plus. L’argent ne manque pas, il faut seulement bien le flécher sur les eaux usées», souligne Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia. Et même si réutiliser les eaux usées nécessite un certain investissement, le coût au m³ pour les utilisateurs reste in fine moins important que celui de l’eau potable. A Alicante par exemple, «le prix est d’1 €/m³ pour l’eau potable et de 0,35€/m³ pour l’eau réutilisée», souligne Javiez Diez, directeur du distributeur d'eau Aguas de Alicante, entreprise mixte détenue en partie par Veolia.
L'Espagne recycle 15% de ses eaux usées
Si la station de Baix Llobregat fait partie des usines phares de Veolia en matière de réutilisation des eaux usées, elle est loin d'être la seule. La multinationale française a recyclé 1 milliard de m³ d’eau en 2022, grâce à ses 250 sites basés dans 18 pays à travers le monde. Particulièrement bien implanté en Espagne à travers ses filiales locales, le groupe fournit son expertise en construction, exploitation et maintenance de sites de traitement des eaux usées. Une implantation stratégique car l’Espagne recycle déjà 15% de ses eaux usées, contre seulement 0,2% en France. Et le combat pour recycler l'or bleu dans la péninsule ibérique n’est qu’à ses débuts. Agbar a en effet l’ambition de faire grimper ce pourcentage à 35% d’ici 2027. Un choix nécessaire face au stress hydrique que connait l’Espagne, et surtout la Catalogne, depuis de nombreuses années. «Les nappes phréatiques se sont vidées de 20% durant la dernière décennie. 75% du territoire espagnol est directement touché par le changement climatique», déplore Manuel Cermeron Romero, directeur général de Veolia Espagne et d’Agbar.
Mais si le recyclage des eaux usées permet le développement de nouvelles ressources, tout comme le dessalement de l’eau de mer, Estelle Brachlianoff insiste sur le fait que cette solution ne doit s'appliquer qu'en complément des deux premières préconisations de Veolia pour une bonne gestion de l’eau, à savoir «consommer moins et réduire les pertes en réseau, notamment les fuites.»
En France, de nombreux efforts à déployer pour recycler l'eau
Si l’Espagne a fait du recyclage de l’eau son cheval de bataille pour pallier le stress hydrique depuis 1985, avec une loi dictant les conditions pour la réutilisation directe de l’eau, la France a bien du retard en la matière. Les choses commencent cependant enfin à bouger dans l’Hexagone. Avec son «Plan eau» présenté fin mars 2023, le président de la République Emmanuel Macron ambitionne de recycler 10% des eaux usées sur le territoire français (contre 0,2% en 2023). «Nous voulons réutiliser 300 millions de mètres cubes, soit trois piscines olympiques par commune, ou 3 500 bouteilles d'eau par Français et par an, ce qui n'est pas rien et ce qui est faisable et ce qui, en même temps, sera créateur d'activités économiques.», a-t-il précisé. Pour ce faire, 1 000 projets devraient être lancés dans les cinq prochaines années pour recycler et réutiliser l’eau. Veolia France devrait largement en profiter.



