Reportage

Comment Turin est devenu le centre névralgique de la filière spatiale en Europe

La capitale du Piémont s'impose comme le centre de l'exploration spatiale en Europe. Avec le développement des stations privées, le retour sur la Lune et les missions vers Mars, les acteurs de tous horizons s'y pressent. En parallèle, la première pierre de la Cité aérospatiale de Turin prévue pour 2027 vient d'être posée.

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À Turin, Thales Alenia Space concentre son savoir-faire en matière d’exploration spatiale. Fer de lance de la filière locale, il fabrique les modules d’habitat en orbite et de transport de cargo vers les stations.

Visite guidée du troisième type. À Turin, dans l'un des hangars de Thales Alenia Space (TAS) se trouve un appartement témoin, à l'échelle réelle, d'un genre très spécial : un module de station spatiale. Roberto Angelini, le directeur de l'ingénierie pour l'exploration de TAS, se mue en agent immobilier improvisé pour vanter les points forts de son «dream home», prévu pour quatre personnes.

«À plusieurs centaines de kilomètres de la Terre, il y aura tout de même des contraintes», prévient-il. Le volume disponible ? Un cylindre de 7 à 8 mètres de longueur environ et 4 mètres de diamètre. Malgré l'exiguïté, le module est doté de rangements optimisés pour la microgravité et de moyens de connectivité avec la Terre. Les chambres de la taille d'un grand placard à balais offrent un confort rudimentaire. Mais il y a quand même de la place pour cultiver de la salade. Notre vendeur garde le meilleur pour la fin: la protection extérieure de l'habitat en double épaisseur pour résister à tout choc avec un débris spatial et, surtout, la fenêtre «avec une vue imprenable sur la Terre».

Les ambitions spatiales de l’Italie

  • Troisième contributeur au budget de l’Agence spatiale européenne
  • 80 millions d’euros investis pour le plan de relance spatiale
  • 50 % des modules habités de l’ISS fabriqués à Turin
  • 350 entreprises au sein du cluster aérospatial piémontais

(Sources : L’Usine Nouvelle, Cluster aérospatial piémontais)

Derrière cette visite ludique se cache un véritable savoir-faire. Filiale de Thales (67 %) et du groupe de défense italien Leonardo (33 %), TAS est le champion mondial de l'habitat spatial. L'entreprise, qui a conçu environ 50 % des modules habités de la Station spatiale internationale (ISS), ne compte pas en rester là. Et c'est à Turin qu'elle s'est posée pour mener ses travaux.

Un riche tissu industriel et académique

Véritable ville dans la ville, l'immense établissement de TAS fait figure de quartier général de l'exploration spatiale pour l'ensemble des acteurs gravitant dans la région piémontaise. L'industriel peut compter sur un tissu académique de premier plan avec l'École polytechnique de Turin. Quant au cluster aérospatial lui-même, il est riche de 350 entreprises et plus de 22 000 salariés, générant un chiffre d'affaires cumulé de l'ordre de 7 milliards d'euros. On y croise des sous-traitants, anciens fournisseurs de Fiat et de l'industrie automobile convertis à l'aéronautique puis au spatial, et des locomotives industrielles comme le groupe d'électronique et de défense Leonardo, le concepteur de fusées Avio Aero ou encore la filiale italienne de l'équipementier américain Collins. De quoi faire de Turin l'un des hot spots de l'exploration spatiale en Europe, à l'instar de Toulouse (Haute-Garonne) pour les satellites, Les Mureaux (Yvelines) et Vernon (Eure) pour les lanceurs et les moteurs de fusées.

Un pôle qui attire aussi les start-up. Parmi elles, l'européen Space Cargo, qui ambitionne de construire les premières usines flottantes de l'espace, et le franco-allemand The Exploration Company, qui conçoit des navettes cargo pour alimenter les futures stations spatiales. « Turin est une ville majeure pour le développement des technologies de l'exploration spatiale en Europe. Nous nous devions d'y être », assure Hélène Huby, sa cofondatrice et PDG, qui apprécie aussi la matière grise sur place.

« Nous formons environ 45 étudiants par an aux systèmes et technologies d'exploration spatiale. Notre avantage est d'avoir pris en compte les besoins exprimés à la fois par les agences spatiales et par les industries », explique Nicole Viola, professeure à l'École polytechnique de Turin, chargée d'une formation spécialisée, réalisée en partenariat avec l'école d'ingénieurs Isae de Toulouse et l'université de Leicester, en Angleterre. Dans cet établissement où 450 élèves suivent le master en ingénierie aérospatiale, certains concrétisent plus vite que d'autres leur rêve d'espace. Andrea et Edouardo ont pu bénéficier d'ateliers équipés de PC, d'outillage mécanique et d'imprimantes 3D. Le premier, ingénieur en chef, a conçu et fabriqué un rover martien. Le second a construit une minifusée capable d'atteindre une altitude de 3 km. « Après mes études, mon objectif est d'exercer mon métier ici, à Turin, raconte-t-il. La région offre beaucoup d'opportunités et il n'y a pas besoin d'aller aux États-Unis pour vivre notre rêve d'ingénieur. » 

Le rêve martien des étudiants turinois 

Etre étudiant en aérospatiale à Turin offre de sérieux avantages. Les élèves ingénieurs de l’École polytechnique ont ainsi pu profiter pendant plusieurs jours d’une réplique du sol martien pour tester la manœuvrabilité de leur prototype de rover d’exploration spatiale. Altec, société commune entre Thales Alenia Space (TAS) et l’Agence spatiale italienne (ASI), leur a gracieusement mis à disposition ses infrastructures. Autre atout : bénéficier des conseils personnalisés des équipes de TAS qui ont travaillé sur le projet Exomars.

Une autre PME du cluster spatial leur a aussi permis de produire des pièces de leur rover en impression 3D, afin d’alléger sa masse. Ce projet a mobilisé 80 étudiants, dont une trentaine spécialisée en mécanique, une trentaine en développement logiciel, une dizaine en électronique, le reste assurant la gestion du projet ou des fournisseurs. « Notre rover, à la différence de celui de la Nasa, n’a pas été conçu d’emblée pour être totalement autonome, mais pour devenir un compagnon des astronautes, explique Leonardo Maria Festa, l’ingénieur en chef du projet. Nous prenons des risques que les entreprises traditionnelles ne peuvent pas prendre. »

Les étudiants ont opté pour une architecture de roue qui ne répondait pas aux critères de certification des agences spatiales. Leur objectif : tester un nouveau modèle de roulage facilitant le franchissement d’obstacles. Ils ont obtenu un budget de l’ordre de 100 000 euros pour réaliser leur projet.

Au pied des Alpes et à quelques kilomètres des rives du Pô, le passé et le futur de l'industrie aérospatiale se télescopent. La locomotive de cet écosystème, TAS, porte les traces de cette histoire. C'est ici, dans des bâtiments de brique et métal fatigués parle temps, qu'ont été construites et assemblées les pièces de fuselage des premiers avions made in Italy. La vocation aéronautique de la capitale du Piémont remonte à la Première Guerre mondiale. En 1916, le groupe Fiat, incontournable, décide de se lancer dans la fabrication d'avions militaires et crée la Società Italiana Aviazione. « Ces installations uniques et ce savoir-faire dans les fuselages de grandes dimensions ont été un élément clé dans l'installation de ces nouvelles activités de design et de construction de modules pour l'espace », indique Cesare Erasmo Carrera, professeur à l'École polytechnique de Turin et président de l'association italienne d'aéronautique et d'astronautique.

De l'automobile au spatial

La région, fief de l'ex-Fiat, compte un grand nombre de fabricants de pièces mécaniques complexes, spécialisés à l'origine dans le secteur automobile. Certains ont pris résolument le virage du spatial. Comme APR, un fournisseur de pièces critiques, situé à Pinerolo, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Turin. L'entreprise, d'environ 80 salariés, fabrique des valves et des pompes hydrauliques et pneumatiques pour les stations spatiales. « Nous fêtons nos 25 ans et nous souhaitons nous rapprocher du marché spatial américain », confie son dirigeant Andrea Romiti, dans un anglais parfait. Ses équipes sont revenues enthousiastes du 38e Space Symposium, le plus grand salon mondial consacré à l'exploration spatiale, qui s'est tenu à Colorado Springs en avril. Ils ont exposé le dernier produit d'A PR qui a volé à bord du vaisseau cargo Cygnus. Et ce n'est qu'un début pour le sous-traitant de TAS. Ses ingénieurs travaillent déjà sur des équipements similaires destinés à la station spatiale lunaire de la Nasa. La société espère ainsi doubler son chiffre d'affaires d'ici à quatre ans, le faisant passer à 20 millions d'euros. « L'Italie est reconnue pour Ferrari, la qualité de sa nourriture et la mode. Elle doit l'être aussi pour ses technologies spatiales », sourit Andrea Romiti.

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APR spatial APR spatial (Pascal Guittet)

APR, installé à Pinerolo, au pied des Alpes, conçoit « la plomberie » high-tech des stations spatiales (valves, pompes hydrauliques...). Il a investi dans des cabines d’usinage à programmation numérique dernier cri. (© Pascal Guittet)

La région de Turin regroupe des expertises pointues, parfois nichées dans les lieux improbables. Comme Novomeccanica, une PME familiale d'une vingtaine de personnes, dans la commune de Bruino, perdue en pleine campagne. Le hangar de production, à l'allure d'un banal garage agricole, cache bien des atouts : un parc de machines de fraisage et d'usinage 5 axes programmables et adaptées aux pièces de grandes dimensions, comme celles nécessaires à la réalisation du fuselage des stations spatiales. En travaillant avec cette PME, TAS privilégie la proximité et la réactivité avec ses fournisseurs. Si un problème survient, les ingénieurs et les techniciens peuvent prendre leur voiture et se rejoindre en moins d'une heure. «On pourrait sûrement trouver moins cher en Inde, mais nous n'aurions pas le même service», précise Tiziano Pegorin, responsable de production chez TAS.

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Novomeccanica Novomeccanica (Pascal Guittet)

À Bruino, dans la campagne piémontaise, Novomeccanica dispose de moyens de formage et d’usinage grande vitesse pour donner vie aux premiers éléments des futures stations spatiales.

Fournisseur des futurs modules I-Hab et Halo

Aujourd'hui, le site turinois de l'industriel franco-italien prépare déjà l'après-ISS, dont la désorbitation est programmée pour 2030. « Nous avons commencé à produire les premiers éléments de la future station spatiale lunaire pour le compte de la Nasa et de ses fournisseurs », se félicite Roberto Provera, le directeur de l'innovation pour les sciences et l'exploration de TAS. L'entreprise a été sélectionnée pour fournir deux modules d'habitat : le module européen I-Hab - représentant une contribution de 327 millions d'euros de l'Agence spatiale européenne (ESA) au programme Artemis de la Nasa-, et le module Halo pour le compte de l'américain Northrop Grumman.

Pour les fabriquer, TAS a dû investir dans des outillages spécifiques, notamment des soudeuses de grandes dimensions capables de réaliser des jonctions entre sections de fuselage de 3 mètres de diamètre. Ces machines font appel au procédé de friction par malaxage, un soudage innovant à froid qui permet d'améliorer la fiabilité et les propriétés mécaniques par rapport au soudage au plasma. « Cette technique exige une grande précision. Les tolérances sont de l'ordre de quelques dixièmes de millimètres sur des sections de 7 mm d'épaisseur pour 4 m diamètre », explique Tiziano Pegorin.

Ce sont ces savoir-faire qui ont poussé l'américain Axiom à confier à TAS la fabrication de deux modules de sa future station spatiale privée. Celle-ci accueillera des activités de recherche mais également de fabrication en microgravité.

« TAS a fabriqué plus de la moitié des modules de l'ISS. C'est un partenaire de confiance qui a maintenu ses outillages et ses compétences pour continuer à produire ce type de modules », souligne Christian Maender, le vice-président d'Axiom. La société prévoit de lancer son premier module d'ici à fin 2026 et de finaliser sa station spatiale en 2029. La charge principale de l'usine de TAS reste aujourd'hui assurée parles modules pressurisés des vaisseaux Cygnus, qui ravitaillent l'ISS depuis 2013. Le site en a déjà produit plus d'une vingtaine, à raison de trois par an. Une cadence rarement atteinte dans le secteur spatial.

Avec les États-Unis, des liens à double tranchant

Turin peut également compter sur les excellentes relations de l'Italie avec les États-Unis, première puissance spatiale mondiale. Ainsi, le premier contrat sur la fourniture des équipements de l'ISS a été signé au niveau gouvernemental. Mais ces liens ont pu fermer des opportunités commerciales. En 2014, alors qu'un haut dirigeant de TAS était en route pour Moscou afin designer un contrat de modules pressurisés avec Roscosmos, l'invasion de la Crimée a fait capoter l'affaire à la dernière minute.

Plus récemment, Turin n'est pas allé au bout de ses négociations avec Pékin, les États-Unis ne voyant pas d'un bon œil une initiative capable accélérer le programme spatial de son rival chinois. L'invasion de l'Ukraine a aussi porté un coup fatal à la mission russo-européenne Exomars, consistant à faire atterrir un rover sur le sol de la planète rouge. « Quand les chercheurs l'ont appris, certains se sont effondrés. Ils y avaient consacré des années ! », rappelle Silvia Procchio, la responsable des activités d'assemblage, d'intégration et de test de la mission à Turin. Dans le site d'Altec, filiale commune de TAS et de l'Agence spatiale italienne, le centre de contrôle des opérations du rover, jouxtant la réplique du sol martien où l'engin avait fait ses premiers tours de roue, est désormais une salle fantôme peuplée de grands écrans de surveillance éteints. Reste l'espoir qu'elle puisse servir un jour… si l'Europe trouve les fonds nécessaires pour relancer le programme.

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Altec spatial Altec spatial (Pascal Guittet)

Pour tester. la mobilité des futurs véhicules, Altec, filiale commune entre Thales et l’agence spatiale italienne, a reconstitué un sol martien. (© Pascal Guittet)

Turin est prêt à surmonter ces coups durs. D'abord grâce au soutien étatique. Il y a un an, l'Italie a affiché ses ambitions spatiales lors du dernier grand sommet européen, en s'imposant comme le troisième contributeur de l'ESA, derrière la France et l'Allemagne. Le pays a aussi débloqué une modeste enveloppe de 80 millions d'euros destinée au secteur spatial dans le cadre de son plan de relance national qui devrait faire la part belle à l'exploration. Enfin, le projet de la Cité aérospatiale de Turin pourrait dynamiser les synergies entre industriels, start-up, laboratoires et universités, en les rassemblant dans un environnement en partie ouvert au public, comprenant un musée, un centre commercial, un quartier résidentiel. Dotée d'un budget de 1 milliard d'euros, cette cité devrait être achevée en 2027. Le rêve turinois de devenir la capitale européenne de l'exploration spatiale décolle.

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