Enquête

Comment les entreprises tentent d'attirer les jeunes diplomés de la «génération Anthropocène»

Très impliqués dans les enjeux climatiques et sociaux, les jeunes diplômés expriment de fortes exigences vis-à-vis de leurs employeurs. Lesquels doivent s’adapter.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Les jeunes diplômés deviennent acteurs de la transition écologique en délaissant les entreprises dont ils ne partagent pas les valeurs.

Le 24 juin, la moitié des polytechniciens présents dans l’amphithéâtre Arago de l’Observatoire de Paris pour leur remise de diplôme a tourné le dos à la vidéo enregistrée de Patrick Pouyanné, le PDG de Total. C’était pourtant le parrain de la promotion. Chez les jeunes, la conscience écologique se renforce et l’exigence vis-à-vis des entreprises se fait de plus en plus pressante. Trois ans plus tôt, à l’École des mines de Paris, les élèves n’avaient manifesté leur engagement à rejoindre des employeurs engagés sur l’environnement que par le port d’un discret ruban vert. «C’est une déferlante que toutes les entreprises n’ont pas encore appréhendée. Les jeunes veulent être acteurs du changement, trouver une utilité sociale», explique Manuelle Malot, la directrice du NewGen Talent Centre de l’Edhec. Et si tous ne veulent pas faire de l’agroforesterie dans le Tarn, la dernière étude NewGen montre que dans les écoles de management, par exemple, l’impact sociétal sera un critère déterminant de choix du premier emploi pour 77 % des élèves. Ils n’étaient que 10 % à chercher un travail engagé il y a cinq ans, selon Manuelle Malot. En tête des préoccupations, l’environnement et le climat.

Ces jeunes nés à la fin des années 1980, que l’on pourrait qualifier de «génération anthropocène» (nouvelle ère géologique où l’homme devient la première force de changement sur terre), seront aux premières loges des dérèglements climatiques et ne se résolvent pas au « business as usual ». Et en ce moment, ils ont la main. « Avec un taux d’emploi des bac +5 de 90 %, qui devrait perdurer jusqu’en 2030, les jeunes diplômés ont le choix, donc aucune raison de s’asseoir sur leurs aspirations », prévient Laurent Blanchard, le directeur général du cabinet de recrutement Michael Page France.

Le nucléaire porté par la décarbonation de l’économie

Inès Malot, en troisième année à l’École des mines de Paris et coprésidente de la section locale de Noise (pour Nouvel observatoire de l’innovation sociale et environnementale), un réseau inter-écoles, témoigne d’amphithéâtres relativement dégarnis lorsque viennent se présenter de prestigieux cabinets de conseil, comme le BCG, Bain et McKinsey. « Le conseil n’attire plus autant, ou seulement les sociétés spécialisées dans le développement durable comme E-Cube, Carbone 4, Enea… Parmi les grandes entreprises, les banques sont moins recherchées que des industriels comme EDF, RTE ou le CEA », décrypte-t-elle. Dans la dernière promotion des Mines, 58 % des jeunes ont rejoint des PME et des ETI. Sur les réseaux sociaux de Noise, on échange des annonces de « noisy jobs », des emplois à impact. Certains secteurs d’activité, comme les énergies fossiles, n’ont plus la cote. D’autres semblent, à l’inverse, reprendre la main.

Philippe Thurat, le responsable des relations avec les écoles d’Orano, confie : « Il y a quatre ou cinq ans, recruter dans le nucléaire était moins évident, mais les jeunes ont compris désormais que c’est l’énergie la plus décarbonée, avec 12 grammes de CO2 par kilowattheure. » Selon lui, des écoles d’ingénieurs qui, faute d’étudiants, étaient tentées de fermer leur spécialité nucléaire en refusent désormais. Un regain d’intérêt que l’on doit notamment à l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, qui écume les établissements d’enseignement supérieur pour sensibiliser à la décarbonation de l’économie. « Il a une démarche scientifique qui plaît beaucoup aux ingénieurs, sensibles à son propos technique fondé sur des études sourcées », rapporte Philippe Thurat. Dans les secteurs qui ne relèvent pas directement de l’énergie, les engagements doivent être palpables. Alexandre Le Hétêt, le DRH des opérations de l’équipementier Forvia, confirme : « Les jeunes sont très réceptifs à nos objectifs de réduction de CO2 à l’horizon 2025 et 2037. Ils ont lu nos publications, visionné les vidéos du directeur. Au-delà du poste, ils sont très renseignés sur l’entreprise et son écosystème avant les entretiens. Avoir des engagements clairs, c’est très important. »

« La raison d'être a remplacé la marque employeur»

Comment les entreprises s’y prennent-elles ? D’abord en affûtant leur storytelling. « La raison d’être a remplacé la marque employeur », constate Manuelle Malot. Mais la communication ne suffit pas. Selon Olivier Merdens, le responsable des relations entreprises des Mines de Nancy, « les étudiants regardent les certifications, les labels des entreprises, s’il y a des référents éthiques… » Chez Forvia, on met en avant les enjeux de transformation du secteur de la mobilité et certains défis technologiques de l’équipementier comme l’hydrogène ou le cockpit du futur. Certains secteurs sensibles, notamment l’aérien, font toujours le plein. « Faire voler un avion reste pour beaucoup un rêve d’enfant. Et changer les rêves d’enfant, c’est comme vouloir arrêter l’eau de couler », estime Jean-Baptiste Caulé, le directeur du développement de l’Esiee, école d’ingénieurs dans les technologies du numérique. Au-delà du climat, les jeunes se posent des questions d’éthique. «Fabriquer des systèmes embarqués pour des missiles séduit moins que l’e-santé. La reconnaissance faciale intéresse, mais son usage par des dictatures interroge», souligne Jean-Baptiste Caulé. La diversité et l’inclusion mobilisent aussi.

Pour se rapprocher des étudiants, les entreprises adaptent leurs interventions dans les écoles, d’autant que cela rejoint parfois leur besoin de compétences nouvelles. À l’Esiee, Renault a monté une filière sur la transition énergétique. Thales et Renault y ont organisé des conférences sur l’éthique. « Un cabinet de conseil, Capgemini, a récemment proposé d’intervenir sur le développement durable en informatique. C’est nouveau. Ils étaient prêts à tout : des modules de formation, des conférences... », témoigne Jean-Baptiste Caulé. Certaines entreprises traquent les associations écolos ou LGBT des écoles pour les financer. La rédaction des annonces d’emploi évolue aussi. «L’environnement est plus présent, soit directement dans la mission, soit via une responsabilité transverse», observe Laurent Blanchard. L’autre attente citée par tous les observateurs est plus personnelle et porte sur l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Des offres en télétravail à 100 % ou avec seulement quatre jours de travail hebdomadaire émergent. Ne pas détruire la planète et ne pas gâcher sa vie pour la gagner… 

Abonnés
Le baromètre des investissements industriels en France
Nouvelles usines, agrandissement de sites industriels existants, projets liés à la décarbonation… Retrouvez dans notre baromètre exclusif toutes les opérations classées par région, par secteur industriel, par date d’annonce et de livraison.
Je découvreOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.