« J’aurais pu croire à ces promesses de RSE et de croissance verte, croire que j’allais changer les choses de l’intérieur… Avant que ce ne soit le système qui change mon intérieur. Je souhaite bon courage à ceux qui tentent cette voie, mais personnellement, je ne souhaite pas être un pion utile du système. » Droit comme un "i" face au pupitre, Benoit Halgand ne mâche pas ses mots. Diplômé de Polytechnique il y a un an (X 2017), le jeune homme de 24 ans, coiffé d’un chignon et vêtu d’une chemise blanche, profite de sa cérémonie de remise des diplômes pour adresser un message clair à certains de ses camarades de promo et aux anciens de l’école présents dans la salle de Palaiseau : il faut s’engager face à l’urgence climatique et sociale.
« Je voulais profiter de cette tribune pour interpeller ceux qui ne sont pas convaincus de l’effondrement du vivant, créer du débat », confie quelques jours après l’événement Benoit Halgand. Lors de cette cérémonie, plusieurs témoignages d'opposition radicale (aux enseignements reçus) de diplômés de trois promotions de l’X (X2015, 2016 et 2017) se sont succédé.
Une formation « technosolutionniste »
Au-delà du message, ces étudiants ont vivement critiqué leur formation d’ingénieur. « On nous a enseigné les théories néo-libérales tout comme la physique du climat. On nous a forcés au silence quand l’image de l’école était en jeu. On nous a bombardés de conférences menées par des représentants de cabinets de conseil, tout en vantant le service de l’Etat », a déclaré une diplômée de l’X. Après une année d’études en théologie, Benoit Halgand fait partie de ceux pour qui le diplôme d’ingénieur polytechnicien n’a que peu d’intérêt. « Nous critiquons la vision très technosolutionniste de l’école », clarifie-t-il.
Une vision partagée par Angel Prieto, issu de la promotion X2016, qui a pris la parole dans un discours collectif lors de la remise des diplômes. « La technique est utile, mais ne répondra pas à l’urgence climatique. Il est important d’y ajouter des sciences sociales, que l’on étudie très peu à l’X. On nous répète que nous sommes l’élite de la nation, mais cela peut nous amener à être déconnectés du terrain, à manquer d’écoute, d’humilité. »
Une fracture générationnelle ?
Ce discours fait écho à celui tenu il y a quelques semaines par des diplômés d’AgroParisTech, au cours duquel ils ont appelé leurs camarades à « déserter » ces métiers de l’agro-industrie qui détruisent l’environnement. « Je voulais apporter une voix complémentaire, poursuit Angel Petro, qui a depuis intégré le Corps des Mines. Les étudiants d'AgroParisTech ont appelé à sortir du système. Je suis convaincu qu’il faut également des personnes qui agissent de l’intérieur, même s’ils sont des stéréotypes du système, comme moi. Je veux montrer que suivre une carrière à hautes responsabilités et s’engager en faveur de l’urgence écologique ne sont pas incompatibles. »
Si la direction de l’école n’a - à ce jour - pas communiqué sur ces discours, les prises de position des jeunes diplômés n'ont pas fait l'unanimité chez les anciens de Polytechnique. Dans une tribune publiée hier par Le Figaro, Vincent Le Biez, major de l'X en 2004 et actuel directeur des participations industrielles à l'APE ( Agence des participations de l'Etat) a regretté des mots teintés d'idéalisme et d’immodestie. « Ils pourfendent la technique qui "ne nous sauvera pas" selon leurs propres termes, un peu comme si des juristes dénonçaient le droit », regrette-t-il dans son texte. Il concluait sa tribune en estimant que la société avait besoin « des solutions » des polytechniciens,« pas de leurs états d'âme ». Pour les principaux intéressés, cette tribune s’inscrit précisément dans « le technosolutionnisme » qu’ils critiquent.



