« Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d'être fiers et méritants d'obtenir ce diplôme à l'issue d'une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. Nous ne nous considérons pas comme les talents d'une planète soutenable. » Les mots sont francs, radicaux, politiques. Le 30 avril, dans la cossue salle Gaveau, au coeur du 8e arrondissement de Paris, huit diplômés d'AgroParisTech profitent de leur passage sur scène pour lancer un « appel à déserter » des emplois destructeurs auxquels les formerait l'école d'ingénieurs spécialisée dans l'agronomie.
Des étudiants qui « bifurquent »
Un discours publié sur Youtube visionné plus de 700 000 fois, et salué par le leader de la Nouvelle Union populaire écologiste et solidaire (Nupes), Jean-Luc Mélenchon, ainsi que par le chercheur François Gemenne (université de Liège), contributeur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Extraordinaire. Un discours d'une exceptionnelle puissance, d'un exceptionnel courage. Dans toutes les grandes écoles et universités, il y a quelque chose qui est en train de se passer », s'enthousiasmait ce dernier dans un post Twitter.
Réunis sous le nom « Des agros qui bifurquent », ces huit étudiants ont refusé la demande d’interview de L’Usine Nouvelle, tout en affirmant leur position via un communiqué. « Les membres du collectif ont témoigné chacun leur tour de leur refus de la voie toute tracée d'ingénieur qu'on leur a toujours fait miroiter au sein de leur école, et leur désir et leur choix de rejoindre des luttes écologiques ou paysannes, de s'installer en collectif agricole ou encore d'habiter à Notre-Dame-des-Landes », écrivent-ils.
La direction veut ouvrir le dialogue
Face à l'ampleur prise par l’allocution, AgroParisTech a publié un communiqué le 12 mai, mettant en avant la diversité des points de vue et des parcours chez ses étudiants et diplômés : chercheurs, travailleurs dans des coopératives agricoles, installés comme exploitants agricoles, salariés d'entreprises agroalimentaires de toutes tailles, créateurs de start-up, fonctionnaires au service des transitions. « Je n’adhère pas au fatalisme présent dans ce discours, confie le directeur général de l’école, Laurent Buisson. Notre cursus mobilise des sciences exactes - notamment du vivant -, sociales, humaines, économiques… Je reste convaincu que ce sont les innovations qui en découlent qui apporteront les réponses aux problèmes que rencontre notre société dans les secteurs de l'agriculture, de l'alimentation et de l'environnement. Nous devons cultiver cette conviction chez nos étudiants. »
Vice-président d’AgroParisTech alumni, présent dans la salle Gaveau lors de la remise des diplômes, Stéphane Hervé a vu au fil des années se développer chez les étudiants de l’école une préoccupation majeure pour les problèmes de société, notamment le réchauffement climatique et l’écologie. « C’est extrêmement important que les étudiants s'intéressent à ces thématiques, mais deux choses me dérangent dans ce discours : les termes employés sont des termes de collapsologues et ils remettent en cause la neutralité des sciences. » Avis divergents, mais impact concret, puisque la direction d’AgroParisTech réfléchit actuellement à un moyen d’échanger avec l’ensemble des étudiants sur ces problématiques.



