Relocaliser toute la production du paracétamol sous trois ans? C'est le projet émis par le gouvernement jeudi 18 juin. Antidouleur le plus vendu au monde et la base des trois médicaments les plus prescrits en France : le paracétamol a une fois de plus prouvé son efficacité durant la crise du Covid-19. Les autorités ont elles-mêmes recommandé aux malades d’en prendre en cas de fièvre. Doliprane, Efferalgan et Dafalgan, les trois antalgiques en question se sont donc arrachés, faisant craindre une pénurie à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, qui, dès le 18 mars, a restreint leur vente à une seule boîte par patient sans symptôme et à deux par personne en présentant.
L’information, certes noyée dans l’actualité liée à la pandémie, n’a cependant pas manqué d’interpeller le grand public : le Doliprane est vendu par Sanofi - et fabriqué dans ses usines de Lisieux (Calvados) et Compiègne (Oise), l’Efferalgan et le Dafalgan par Upsa. Les deux derniers sont même assemblés en Nouvelle-Aquitaine, à Agen et au Passage d’Agen (Lot-et-Garonne), où les usines ont tourné à 100 % de leur capacité durant le confinement, produisant jusqu’à 1 million de boîtes par jour.
Perte de souveraineté depuis 2008
Mais leur principe actif, le cœur du réacteur de ces médicaments, n’est plus fabriqué en France, ni même en Europe. La dernière unité de production sur le Vieux Continent se trouvait au sein de l’usine Rhodia de Roussillon (Isère), mais l’entreprise l’a fermée en 2008, conservant en revanche celle de Wuxi (Chine), reprise en 2011 par le français Seqens. Quarante-trois salariés, qui produisaient 8 000 tonnes de paracétamol par an, avaient dû être reclassés ou quitter Rhodia, faute de rentabilité.
Dans la foulée de l'annonce par Emmanuel Macron - lors de sa visite mardi 16 juin de l’usine de vaccins Sanofi de Marcy-l’Étoile (Rhône) - de 200 millions d'euros pour financer en France la R&D et la relocalisation de certaines productions pharmaceutiques jugées stratégiques, le gouvernement a détaillé son plan le 18 juin. "La relocalisation de la production de principes actifs de paracétamol sur le territoire national constituera un premier exemple de cette démarche, annonce-t-il dans un communiqué. Des travaux sont ainsi engagés avec Seqens, Upsa et Sanofi pour que, d’ici 3 ans, la France soit en mesure de reproduire, conditionner et distribuer du paracétamol, comme l’a souhaité le président de la République mardi dernier."
"En 2007, la CGT Sanofi demandait au gouvernement d'intervenir auprès de Rhodia pour ne pas laisser partir la production de paracétamol partir en Chine. Aujourd'hui l'Etat va subventionner les big pharmas pour la relocalisation de cette fabrication", s'indigne dans la foulée de cette annonce la CGT de Sanofi, qui se dit "favorable à la création d'un pôle public du médicament et du vaccin".
Si Upsa fabrique bien en France ses Efferalgan et Dafalgan, il importe donc leur principe actif à 80 % des États-Unis et à 20 % de Chine. Ces deux pays concentrent, avec l’Inde et la Turquie, la totalité des producteurs de ce principe actif, détaille François Duplaix, le président de la firme agenaise passée récemment sous pavillon japonais. "La crise du Covid-19 a mis en évidence une certaine vulnérabilité, car les frontières chinoises se sont fermées, et les réactions des États-Unis ont parfois pu être quelque peu… imprévisibles, reconnaît-il. La crainte de la pénurie a été réelle. Nous avions l’avantage d’avoir deux fournisseurs et non d’être dépendants d’un seul, et nous sommes aussi l’un des acheteurs principaux, nous avons donc été prioritaires. Non sans quelques inquiétudes."
La mobilisation en Nouvelle-Aquitaine
La mise en lumière de cette perte de souveraineté en la matière, dont le paracétamol n’est que l’une des illustrations, pousse le secteur, les industriels et les pouvoirs publics à tenter d’y remédier. "C’est une réflexion très globale qu’il convient de mener, explique Alain Rousset, le président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, qui a lancé début juin deux groupes de travail sur le sujet. Si ces productions ont été délocalisées, c’est évidemment pour des raisons de coût. Or nous ne concurrencerons pas des pays comme l’Inde et la Chine en termes de rémunérations et de charges. Nous devons imaginer une production différente [lire encadré ci-dessous, ndlr] et mener un travail de modernisation et d’automatisation, problème qui dépasse largement ce secteur et qui est au cœur du programme Usine du futur" créé par la Région.
"Il ne faut pas oublier que l’Aquitaine était il y a trente ans, derrière Rhône-Alpes, l’un des territoires les plus prolifiques en matière de production de médicaments et de leurs principes actifs, rappelle le professeur Bernard Bégaud, pharmacologue à l’université de Bordeaux, qui prend part au groupe de travail. Il est anormal qu’ici, comme dans toute la France, nous ayons eu à subir douze pénuries de médicaments au cours des trois dernières années. Certaines ont posé de graves problèmes, par exemple pour des diabétiques ou pour des personnes souffrant de troubles psychiatriques importants, pour qui les médicaments ne peuvent être remplacés. On doit absolument trouver des solutions." Les industriels de la région, même s’ils sont conscients de la difficulté de la tâche, sont d’accord sur le constat. "Nous en avons beaucoup parlé dernièrement et aucun d’entre eux ne dit que c’est illusoire, utopique. Ils sont prêts à collaborer, à écouter, à condition qu’il y ait des garanties et qu’ils s’y retrouvent", souligne Bernard Bégaud. C’est évidemment le cœur du problème : la rentabilité financière de ces relocalisations potentielles.
Une question de rentabilité
"Si l’on reprend l’exemple du paracétamol, chaque centime compte pour garder la rentabilité", assure Luc Grislain, le cofondateur de Bertin Pharma et président du Groupement des industries pharmaceutiques et de santé du Sud-Ouest (Gipso). "Si on le produit en France, au-delà des charges et salaires, il y aura plus de contraintes dans le contrôle des impuretés, l’impact écologique, par exemple, et cela grève un budget. Si l’on envisage de produire à nouveau du paracétamol en France, c’est impossible sans revaloriser son prix", prévient-il. "Il faut une vraie politique industrielle globale du médicament, argumente François Duplaix. Jusqu’ici, les efforts des pouvoirs publics ont porté sur deux axes : l’innovation et la promotion du générique pour faire baisser les coûts du système de santé. Il y a un angle mort sur les produits dits matures, comme le paracétamol, qui aboutit à une très forte pression sur les prix de vente et mène à la délocalisation des chimistes."
Le problème dépasse largement la région, et Sanofi est d’ailleurs sur la même ligne : en l’état, le géant pharmaceutique français nous indiquait il y a encore quelques jours n'avoir aucun intérêt à rapatrier en interne - alors qu'il dispose lui-même d'une division de chimie pharmaceutique pour fabriquer certains principes actifs qu'il juge stratégiques pour ses produits - le principe actif d’un médicament considéré comme une quasi-commodité, vendu moins de deux euros la boîte en pharmacie... Augmenter les prix de certains médicaments jugés indispensables, est-ce tenable alors que le déséquilibre de l’assurance maladie a été accentué par la crise du coronavirus ? "En France, l’usage injustifié ou non conforme de médicaments représente une gabegie de 10 milliards d’euros", affirme Bernard Bégaud, avançant ainsi une piste de réflexion. Comme de flécher une partie de ces sommes vers l’achat de médicaments vraiment utiles…
La piste des médicaments biosourcés
Pour Alain Rousset, le président de la région Nouvelle-Aquitaine, c’est une certitude : "si l’on veut réindustrialiser les principes actifs, il ne s’agit pas de relancer des fabrications telles qu’on peut les trouver en Chine, où elles seront toujours moins chères. Nous impliquons des entreprises comme Upsa et Sanofi, mais aussi des chimistes comme Solvay et Arkema, pour tenter de réorienter la fabrication en tenant compte de la transition écologique. Cela suppose une rupture technologique pour pouvoir produire des médicaments biosourcés", c’est-à-dire issus de la biomasse d’origine animale ou végétale. "On s’interroge pour savoir si un certain nombre de molécules pourraient venir de ressources extrêmement abondantes dans la région : des algues, des bois...", précise le professeur Bernard Bégaud, qui fait partie du groupe de travail resserré mis en place par la Région. Le défi technologique est immense, mais il permettrait in fine – au-delà de ses avantages écologiques – de faire baisser le prix des médicaments grâce à des ressources abondantes et peu coûteuses.



