Médicaments made in France, réquisition, pénuries… Ce que répondent les patrons français de la pharmacie au gouvernement

Bataille mondiale pour les médicaments utilisés en réanimation, pénurie de principes actifs venus d’Asie, réquisition des productions de certains masques par l’Etat… La crise générée par la pandémie du Covid-19 a poussé Emmanuel Macron et le ministre de la Santé Olivier Véran à appeler de leurs vœux une relocalisation européenne, voire nationale, pour assurer l’indépendance sanitaire de la France et se préparer à de nouvelles crises. Mais qu’en disent les dirigeants des laboratoires pharmaceutiques français ?

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Bristol-Myers Squibb Upsa laboratoire pharmaceutique
Dafalgan et Efferalgan, deux médicaments à base de paracétamol – la seule molécule recommandée actuellement pour traiter les symptômes du coronavirus - sont fabriqués par les laboratoires Upsa à Agen (Lot-et-Garonne).

En mars dernier, les ventes de Dafalgan et Efferalgan, deux médicaments à base de paracétamol – la seule molécule recommandée actuellement pour traiter les symptômes du coronavirus - fabriqués par les laboratoires Upsa à Agen (Lot-et-Garonne), ont décollé de 40% en France, et plus de 150% en Suisse et en Belgique. Le laboratoire (aux 390 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2019 dont la moitié à l’export, passé en juillet 2019 dans le giron du groupe japonais Taisho) a eu chaud.

Il a misé sur ses stocks, réorganisé sa production, mais a encore des sueurs froides quant à l’approvisionnement de son principe actif, sous-traité à 15% en Chine et 85% aux Etats-Unis. "Il y a encore dix ans, c'était Rhodia, filiale de Rhône-Poulenc, qui le produisait en France, reconnaît son président François Duplaix. Le Covid-19 met en évidence de façon éclatante le besoin de circuits courts. Mais pour que cela se réalise, il faut des conditions préalables." L’Usine Nouvelle a donc fait le point avec les principaux concernés : les dirigeants des laboratoires pharmaceutiques français.

Faut-il relocaliser la production de la partie amont des médicaments : les principes actifs ?

"L’industrie pharmaceutique est confrontée à une spirale continue de baisse des prix des médicaments depuis quinze ans, dont on comprend la logique, qui vise à protéger les systèmes de sécurité sociale. Mais plus vous êtes obligés de baisser les prix de revient, plus vous cherchez des solutions industrielles moins onéreuses", observe Philippe Luscan, le vice-président en charge des affaires industrielles du groupe Sanofi, numéro un français de la pharmacie. Conséquence : la délocalisation et la sous-traitance massives en Asie de la production des principes actifs par les laboratoires européens.

Les géants français Sanofi et Servier font néanmoins figure d’exception : ils ont conservé une bonne partie de leur chimie pharmaceutique. "Dans cette crise sanitaire, nous étions bien contents, face à la Chine à l’arrêt et l’Inde qui interdisait des exports, d’avoir notre organisation industrielle indépendante", se félicite d’ailleurs Philippe Luscan.

Idem chez Servier, qui synthétise 98% des principes actifs de ses médicaments princeps (hors activité génériques de sa marque Biogaran, donc) sur son site de Bolbec, en Normandie. Olivier Laureau, son président, y voit quatre avantages: "assurer la qualité de nos principes actifs et médicaments ; garantir la disponibilité de nos médicaments et disposer de la réactivité nécessaire ; maintenir et développer une expertise technique et scientifique ; et assurer une proximité entre la découverte de molécules et leur industrialisation".

Face aux tensions et pénuries survenues avec la crise du Covid-19, un phénomène de relocalisation vers l’Europe pourrait bien se concrétiser au sein de l’industrie pharmaceutique. Reste que "pour construire une usine pharmaceutique et former les équipes qualifiées qui y travaillent, cela prend beaucoup de temps et nécessite des investissements significatifs, de s’inscrire dans un cadre compétitif et dans la durée", rappelle Pierre Venesque, le vice-président exécutif industrie de Servier. A ses yeux, il faut donc, avant tout, "identifier les sites existants à soutenir et améliorer. Puis quelles sont les failles de toute la chaîne industrielle : des intermédiaires nécessaires à la synthèse des principes actifs jusqu’à la production de médicaments. Puis réfléchir où des implantations peuvent être réalisées, en étudiant l’écosystème local (a-t-on les compétences sur place, les universités qui y préparent ?)".

Une opportunité pour les groupes disposant déjà de ces compétences et usines. "Il y a dix ans cette activité était atone chez Sanofi, observe Philippe Luscan. Aujourd’hui elle bénéficie d’une croissance de 3 à 5% par an." Le groupe n’en a pourtant pas abandonné son projet de spin-off de sa production d’ingrédients pharmaceutiques pour tiers (qui concerne deux usines françaises situées à Saint Aubin les Elbeuf, en Seine-Maritime, et Vertolaye, dans le Puy-de-Dôme), initié en début d’année 2020 et perçu par certains comme un désengagement… "Un certain nombre de nos usines travaillent de plus en plus, parfois même majoritairement, pour d’autres laboratoires que nous. Dans notre réseau, six de ces usines disposent d’un solide potentiel de développement pour des tiers. Il est donc utile de mettre en exergue cette offre qui peut aller plus loin (…) et Sanofi restera un partenaire et client prioritaire", veut rassurer Philippe Luscan.

Peut-on vraiment produire au même coût que la concurrence asiatique ?

Pour rapatrier des cycles de production, "il faut une vraie politique industrielle globale du médicament", estime François Duplaix. Lui se dit prêt à payer un peu plus cher son principe actif qu’il ne l’achèterait en Chine, mais rappelle que les marges sur les médicaments à base de paracétamol sont très faibles : "le prix d’une boite fabricant hors taxe est de 0,76 euro pour 8 grammes". Encore a-t-il échappé à une baisse de prix de 10% programmée au 1er avril et repoussée (pour l’instant)…  au 1er juin.

Côté chimie pharmaceutique, "en travaillant sur l’amélioration et l’optimisation des process, nous sommes parvenus à des coûts compétitifs par rapport à l’Inde et la Chine, où l’on voit parfois une fluctuation dans la qualité de la production, précise pour sa part le patron de Servier. Faire le choix de produire en France, c’est une question d’appréciation de ces différents risques." Et un léger surcoût peut aussi permettre de garantir une fabrication plus « verte », selon Pierre Venesque. "Intégrer dans les critères d’une AMM européenne le recours à de la chimie verte, avec des solvants davantage biodégradables et facilement recyclables, devrait être pris en compte dans le prix. En Asie, par exemple, certains industriels peuvent réaliser de façon plus compétitive certaines opérations en utilisant des solvants qui ne sont plus acceptés en Europe !"

Faut-il imposer des stocks supplémentaires aux laboratoires ?

Face aux difficultés d’approvisionnement de certains excipients ou intermédiaires de synthèse, les fabrications de médicaments peuvent être impactées et les stocks s’épuiser. "Nous demander de constituer des stocks supplémentaires de sécurité n’est pas toujours compatible avec les dates de péremption et entraîne un surcoût", note Olivier Laureau.

Pourquoi pas une réquisition de médicaments, comme cela a été fait pour certains types de masques ?

Si cela lui était imposé, l’industrie pharmaceutique n’aurait pas vraiment le choix, selon le dirigeant d’Upsa. Mais le patron de Servier redoute une telle éventualité. "Lorsqu’on est obligé de réquisitionner sur le plan sanitaire, c’est que l’on n’a pas construit son indépendance, que l’on n’arrive pas à trouver un accord consensuel. Je préfère toujours anticiper et travailler intelligemment ensemble plutôt qu’obliger."

Sur quoi porteraient les réquisitions, se demande-t-il ? "Les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, les traitements des maladies chroniques qui sont souvent d’intérêt thérapeutique majeur ? Par ailleurs, si l’outil industriel est adapté aux besoins, dispose-t-on en Europe de tous les composants nécessaires à la fabrication ? Dans notre industrie, changer l’origine d’un composant peut prendre six mois, voire un an, car cela exige tout un travail documentaire et d’autorisations réglementaires."

Autre obstacle à ses yeux : "Ces réquisitions peuvent avoir des impacts sur les pays vers lesquels nous exportons nos médicaments. Il faut donc bien mesurer la portée que pourraient avoir, après la crise dans les relations entre Etats, des réquisitions décidées pendant la crise. Il faudrait éviter que cela n’entraîne des difficultés en matière d’échanges économiques. Soyons vigilant à ne pas rendre difficile l’approvisionnement en France de médicaments nécessaires aux patients qui sont aujourd’hui fabriqués dans un seul pays au monde."

Avec qui le gouvernement discute-t-il pour tirer les leçons de cette crise ?

Le syndicat français des industriels du médicament, le Leem, planche actuellement avec les autorités sur différents pactes, dont un pacte industriel qui pourrait être dévoilé à l’occasion du Conseil Stratégique des Industries de Santé (CSIS) 2021, probablement organisé lors du prochain sommet Choose France. D’ici là, d’autres propositions pourraient émerger dès 2020 dans le cadre du prochain budget de la Sécurité Sociale (PLFSS) ou de la renégociation de l’accord-cadre entre le Leem et le CEPS, l’organisme chargé de fixer les prix des médicaments remboursables en France.

"Avec nos confrères des industries de santé – le G5 en France et l’EFPIA en Europe - nous sommes déjà mobilisés pour travailler à des propositions, assure Olivier Laureau. Cette indépendance sanitaire, nécessitera une vraie ambition industrielle à long terme tant en R&D qu’en production", afin de disposer d’"une industrie compétitive et pérenne. Cette stratégie nécessite un engagement déterminé et transparent entre les pouvoirs publics, les acteurs privés et de toute la chaîne de santé. Il faudra revoir notre façon historique de travailler si nous voulons bâtir rapidement cette ambition industrielle. Elle bénéficiera à la fois à l’emploi et aux patients français et européens."

Mais les investissements nécessaires du côté des industriels "ne pourront se faire sans le soutien des Etats européens, sans une politique de compétitivité, donc de prix, et sans envisager certaines dérogations européennes, insiste le patron de Servier. Certains pays, comme l’Egypte ou le Brésil, ne se privent pas d’imposer de produire localement pour dispenser une AMM localement."

"Il n’y aura pas de souveraineté en Europe sur les médicaments si le territoire n’est pas fort en chimie et en biotechnologie, assure pour sa part Philippe Luscan. La biotechnologie, c’est 20% des médicaments en valeur aujourd’hui mais ce sera la moitié en 2030. Aujourd’hui le Covid-19 rattrape l’Europe sur la chimie. Il est capital que l’Europe organise sa souveraineté de santé publique dans la chimie mais aussi dans la biotechnologie."

Gaëlle Fleitour, avec Julien Cottineau

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