Février 2023. La Commission européenne présente le plan industriel du pacte vert, ou «Green deal industrial Plan», visant à stimuler la production de technologies vertes en Europe. Pour l’accompagner, un règlement, le Net Zero Industry Act (NZIA), est adopté en avril 2024. Son chapitre 4, relatif à l’accès aux marchés publics, permet d’ajouter des critères de notation ou de bonification hors prix, non plus uniquement sur le contenu carbone des produits, notamment pour limiter la dépendance d’un approvisionnement à un seul pays.
Un règlement interdisant la vente, l’importation et l’exportation de biens issus du travail forcé est également adopté. Des produits chinois, dont des panneaux photovoltaïques, sont ciblés. Avec ces nouveaux outils, la Commission espère entre autres atteindre 40% de panneaux photovoltaïques made in Europe d’ici à 2030, contre à peine 5% aujourd’hui. Un objectif très ambitieux, alors que plusieurs fabricants européens ont mis leur production sous cloche, comme Meyer Burger, ou carrément la clé sous la porte, comme le français Systovi, étranglées par concurrence des panneaux chinois subventionnés. La France a pourtant décidé de reprendre cet objectif à son compte.
Le 5 avril, le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, déclare vouloir «produire en France d’ici 2030 40% des panneaux photovoltaïques que nous utilisons. C’est l’objectif fixé au niveau européen dans le Net Zero Industry Act». Avec son ministre de l’Industrie et de l’Énergie Roland Lescure, ils annoncent une série de mesures de soutien au développement du photovoltaïque, dont le rythme doit doubler et atteindre 6 GW installés par an.
Il ne s’agit pas uniquement d’assembler en France 40 % des panneaux photovoltaïques nécessaires, mais bien de construire une filière industrielle nationale apte à produire 3 à 5 GW sur la chaîne de valeur du silicium, 5 à 10 GW de lingots & wafers, 5 à 10 GW de cellules, 3 à 5 GW de verre solaire et 3 GW d’onduleurs, indique le gouvernement. Pas si simple. Car la France part quasiment de zéro.

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Subventionner deux gigafactories de 5 GW
Si pour les verres des panneaux, la France possède des industriels ayant le savoir-faire, pour les onduleurs, Aurélie Picart, la déléguée générale du comité stratégique de filière Nouveaux systèmes énergétiques (CSF NSE) chargé par le gouvernement de fédérer la filière, reconnait commencer tout juste «à y travailler». Quant à la chaine de production d’un panneau solaire, pour l’instant, le seul producteur de silicium polycristalin à partir de quartz est l’allemand Wacker Chemie, à Munich. En France, seul Photowatt, une filiale d’EDF dont l’électricien cherche à se séparer, sait cristalliser le polysilicium et produire des lingots et les couper en plaquettes (wafers), qui serviront ensuite à fabriquer les cellules assemblées ensuite en modules photovoltaïques chez d’autres acteurs. Mais pas de quoi atteindre les volumes en gigawatts affichés par le gouvernement.
Pour relever le défi de 40% de panneaux français, l’État mise tout sur deux projets de gigafactories solaires en France. Notamment celui de Carbon qui, grâce à un investissement de 1,7 milliard d’euros, n’assemblera pas juste 10 millions de panneaux solaires par an, mais sera la première giga-usine de 5 GW en Europe qui comportera une fonderie de lingots de silicium, des ateliers de découpe de plaquettes de silicium (wafers), des salles blanches pour la fabrication des cellules, des ateliers d’assemblage de modules et des entrepôts logistiques – tout cela sur environ 60 hectares d’installations industrielles au Grand Port Maritime de Marseille, à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).
La construction doit démarrer en 2025 pour un début de production en 2027. Pour Nicolas Chandelier, le directeur général de Carbon, seul le choix d’une production intégrée «répond aux enjeux de souveraineté de la filière. Les autres [fabricants] sont dépendants d’un sourcing en Europe où on est en sous capacité de production de wafers. Et cette situation va perdurer». Le seul producteur européen de Wafer est le norvégien NorSun. Les autres raisons «du choix de la verticalisation résident dans la volonté de maitriser les coûts de production et de la feuille de route d’innovation, qui viennent en grandes parties des étapes en amont, la fabrication des lingots ou l’épaisseur des Wafer». Un des actionnaires du projet est par ailleurs le fabricant de fours ECM. Reste à Carbon à se fournir en polysilicium. Or l’Allemand Wacker ne peut pas fournir tout le monde.
Un pacte solaire entre État et énergéticiens
L’autre projet de gigafactory française est celui d’Holosolis à Hambach (Moselle) qui, avec un investissement de 850 millions d’euros, n’assurera, elle, que la production de 5 GW de cellules et de modules par an, sur la même technologie que Carbon, TopCon (Tunnel Oxide Passivated Contact). «C’est la technologie la plus facile à 'upscaller'. Pour être compétitif, il faut produire au minimum 3 GW, voire, c’est mieux, 5 GW. Or tous les acteurs ont actuellement une taille sous optimale», explique Jean Jacob Boom Wichers, le PDG d’Holosolis.
Le suisse Meyer Burger et l’Italien 3Sun – qui a une usine de 3GW à Catane, en Sicile, principalement pour le marché italien et les besoins d’Enel – ont, eux, misé sur la technologie d’hétérojonction. C’était aussi le choix de Rec Solar, qui avait le premier projet de gigafactory de panneaux solaires à Hambach, mais est parti le construire en Inde. Reste que pour produire made in France, Holosolis va devoir trouver des fournisseurs de Wafer. «Des acteurs existants auraient des projets d’extension ou de reprise d’activité et d’autres pourraient arriver sur le marché», assure Vincent Delporte, responsable des affaires publiques d'Holosolis. EDF annonce en effet investir 4 millions d’euros en 2024 dans Photowatt pour l’acquisition de nouvelles scies afin d’augmenter la production de Wafer.
Les deux projets français devraient «suffire à atteindre l’objectif de 40% de panneaux made in France en 2030», assure Étienne Roche, le directeur de la communication de Carbon, Pierre-Emmanuel Martin.«Mais au niveau européen, il faudrait 8 gigafactories comme celles en France.»
Pour s’assurer que les deux projets français voient le jour, ils sont soutenus par le gouvernement à hauteur de 200 millions d’euros, via les nouveaux crédits d’impôt verts (C3IV) prévus dans la loi Industrie verte. Pour leur assurer des débouchés commerciaux, le gouvernement a signé un pacte solaire avec 29 développeurs d’énergie renouvelable et de grands acheteurs, dont SNCF ENR et Dalkia, filiale d’EDF.
En échange d’un soutien massif de l’État au développement du photovoltaïque made in France avec le renforcement des critères carbone et la mise en œuvre progressive de critères de résilience, les développeurs s’engagent à recourir à davantage de panneaux français dans leurs achats, en passant des commandes de long terme aux usines pour leur donner de la visibilité dès 2025. Les producteurs de panneaux solaires français devront eux se fédérer au sein du CSF NSE, qui portera leurs intérêts.
Le critère carbone révisé
Pour favoriser les panneaux français, le critère de contenus carbone sera révisé dans l’appel d’offres bâtiments, pour ne plus être liés à l’analyse de cycle de vie des produits, mais basés exclusivement sur l’intensité carbone du mix électrique du pays producteur des panneaux. Avec le nucléaire, celui de la France est l'un des meilleurs du monde. Pour le tarif d’achat de l’électricité solaire S24 par EDF, réservé aux centrales au sol et toitures de moins de 400 kW, une prime bas-carbone sera mise en place. Enfin, le gouvernement s’engage à transcrire les nouveaux critères de règlement NZIA d’ici à fin 2025.
Effet pervers de ces annonces, la grande distribution, qui rechigne à couvrir ses parkings et toitures de panneaux, comme le prévoient les lois Climat et résilience et d’Accélération des renouvelables, pour ne pas mobiliser leur foncier durant 20 ans, demandent maintenant à attendre les panneaux made in France pour le faire. Or, ces derniers n’arriveront, au mieux, sur le marché pas avant 2027, voire 2028. Mais la dynamique est lancée.



