Une baisse «très brutale». Jérôme Mouterde, le directeur général du fabricant français de panneaux solaires DualSun, ne mâche pas ses mots lorsqu’il évoque l’évolution des prix des modules photovoltaïques ces derniers mois sur le marché européen. Depuis fin 2022, les industriels européens du secteur font face à un important afflux de panneaux photovoltaïques en provenance de Chine sur le continent. Une situation qui s’explique par l’adoption de l’Inflation Reduction Act (IRA) aux Etats-Unis qui a écarté nombre de fabricants chinois du marché, et par la fermeture du marché indien aux productions de leur voisin. Les fabricants asiatiques se sont rabattus ssur l'Europe, avec pour conséquence une hausse des stocks et une dégringolade des prix.
Tandis que le prix de gros des modules standards sur le marché européen atteignait 30 centimes d’euros/watt en janvier 2023, il ne s’élevait plus qu’à 14 centimes/watt un an plus tard, selon la plateforme commerciale pvXchange qui publie un baromètre mensuel de l’évolution des prix des modules. Pour Marius Mordal Bakke, analyste spécialiste de la chaîne d’approvisionnement du solaire au cabinet Rystad Energy, «Il s'agit d'une baisse de prix significative. À 27 ou 28 centimes de dollars le watt, il est encore possible d'être compétitif si l'on est un fabricant européen, mais à 12, c'est impossible.»
Des fabricants français contraints d'adapter leur activité
DualSun produit et assemble la partie thermique de ses panneaux solaires hybrides dans l'Ain. S'il a été contraint de délocaliser il y a cinq ans la production de la partie photovoltaïque en Asie, le fabricant a tout de même été très affecté par l’évolution des prix. «On a fait le choix de baisser nos marges pour essayer de rester dans la course et de garder des volumes», explique Jérôme Mouterde. Mais, la situation est «derrière nous maintenant». La société marseillaise est parvenue à retrouver peu ou prou ses marges ce qui lui permet de «garder une bonne croissance».
La situation du fabricant tricolore Systovi s'avère moins rassurante. S'il n'a pas souhaité s’exprimer directement sur la santé financière de son entreprise, Paul Toulouse, le directeur général de cette PME nantaise, a fait savoir par écrit à L'Usine Nouvelle que la société avait été contrainte de «limiter [sa] capacité de production, en arrêtant la fabrication de nuit». Le tout dans un contexte de «dumping exercé par les industriels chinois» et d'«absence d'évolution de la réglementation [qui] rend la situation très compliquée pour les industriels». En visite dans l'usine de Systovi fin janvier, Ouest France constatait les difficultés de la société à écouler ses stocks.
Selon le European Solar Manufacturing Council (ESMC), un lobby du secteur, l'Europe disposait en 2023 de 11 gigawatts de capacité de production de modules parmi lesquelles «environ la moitié était réellement opérationnelle», précise son secrétaire général Johan Lindahl. Or, seuls 2 GW de modules ont été produits cette année-là d'après l'ESMC, et entre 0,8 et 1 GW se trouve encore dans les stocks des industriels européens comme Systovi.
Ses stocks, Voltec Solar, un autre producteur français de panneaux photovoltaïques, doit les déprécier. Contactée à plusieurs reprises par L'Usine Nouvelle, la société n'a pas souhaité répondre à nos questions. Elle nous a finalement fait parvenir une déclaration écrite. Se voulant rassurante, elle indique adapter son activité tout en engrangeant de nouvelles commandes et procéder à des investissements «pour faire évoluer [sa] gamme de produits». La direction de la société «souligne l'urgence d'un soutien immédiat et concret de la part des autorités publiques pour maintenir son activité sur le long terme et préserver l'industrie solaire européenne». Une source proche du dossier affirme que Voltec Solar échange régulièrement avec le ministère de l'Economie pour «trouver des solutions» et que l'entreprise «n'est pas prête de fermer». Un optimisme qui n'est pas forcément partagé par des connaisseurs du secteur interrogés par L'Usine Nouvelle...
Un appel d’air des investissements photovoltaïques vers les Etats-Unis
A l’échelle européenne, plusieurs fabricants comme le néerlandais Exasun et l’autrichien Energetica ont été déclarés en faillite ces derniers mois tandis que d’autres, à l'image des allemands Heckert Solar et Solarwatt ou encore le suisse Meyer Burger, ont récemment menacé de mettre la clé sous la porte si aucune mesure d’urgence n’était prise par l’Union européenne. Une menace mise à exécution par ce dernier le 23 février lorsqu'il a annoncé la fermeture de l'un de ses sites de production allemands. Meyer Burger mise désormais sur les Etats-Unis où, attiré les généreuses subventions de l’IRA, il a annoncé en juillet 2023 l'implantation une installation de fabrication de cellules solaires d’une capacité de 2 gigawatts dans l’Etat du Colorado, en plus de la construction d'une usine en Arizona de production de modules annoncée en 2021. Un revers pour l'Europe, car Meyer Burger devait initialement étendre sa production de cellules solaires en Allemagne…
Dans l'UE, le plan pour l'industrie verte (Net-Zero Industry Act, NZTA) a été pensé comme une réponse à l’IRA américain. Il fixe l’objectif de 40% de production en Europe des technologies indispensables à la décarbonation comme les panneaux photovoltaïques. Pour cela, des procédures accélérées pour l’obtention des autorisations nécessaires aux projets d’implantation sont prévues. Les pays membres devront également intégrer dans leurs appels d’offres concernant les énergies renouvelables des critères hors-prix (environnement, cybersécurité, approvisionnement…). Objectif : écarter les industriels chinois du photovoltaïque et de l’éolien.
Un soutien financier aux dépenses opérationnelles
Des mesures trop peu détaillées pour l’instant pour évaluer l’impact qu’elles auront réellement sur les producteurs européens de modules, selon Marius Mordal Bakke. Pour ce spécialiste du secteur, l’Union européenne devrait mettre en place un véritable soutien financier aux dépenses opérationnelles. Car, même si les nouveaux projets industriels peuvent actuellement bénéficier du Fonds européen pour l’innovation, «ils n’arriveront jamais à être compétitifs sur le plan des coûts de production», d’après Marius Mordal Bakke.
C'est d'ailleurs l'une des demandes de l'ESMC, qui avait ordonné à la Commission européenne début février 2024 qu'elle prenne des mesures pour donner de l'air aux fabricants du continent. Elle souhaitait également qu'un mécanisme de rachat européen pour écouler les stocks de modules photovoltaïques des fabricants soit mis en place ou encore que le NZIA, qui a fait l'objet d'un accord entre les Etats membres et le Parlement européen le 6 février, soit appliqué rapidement.
A court terme, l'Union européenne exclut de restreindre les importations de panneaux solaires chinois. La commissaire européenne à l'Energie, Kadri Simson, estime que sans panneaux importés, le continent ne pourra pas atteindre ses ambitions de réduction des émissions de gaz à effet de serre. "Il est clair que nous ne pouvons pas fermer nos frontières parce que nous avons besoin de panneaux solaires", a-t-elle déclaré le 4 mars à son arrivée à une réunion des ministres européens de l'Energie, à Bruxelles. "Nous devons soutenir notre industrie, mais nous avons besoin de tous les produits pour atteindre nos objectifs très ambitieux".
Marius Mordal Bakke, de Rystad Energy, attire l’attention sur l’importance de travailler sur la souveraineté européenne de toute la chaîne d’approvisionnement du photovoltaïque pour réduire sa dépendance à la Chine. Les industriels aussi bien européens qu’américains «se concentrent principalement sur l'expansion des productions de cellules et de modules». Et, si rien n’est fait, «ils auront du mal à être compétitifs sur les marchés du polysilicium et des wafers, dont la production sera toujours centralisée en Chine», détaille-t-il.
Favoriser l’implantation de gigafactories
Quant à la crise que subissent les acteurs européens du photovoltaïque, le spécialiste prédit une consolidation du marché et des prix qui continueront de baisser dans les prochains mois. Il encourage les projets de giga-usines comme celui de Carbon à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), qui se rêve en leader européen de l’industrie solaire avec 5 GW de capacité de production de cellules et 3,5 GW de modules, pour que l’Europe rivalise avec la Chine. «En changeant d’échelle, on va chercher des économies d'échelle et de l'intégration verticale. Il faut qu'on maîtrise tous les segments, tous les maillons de la chaîne de valeur industrielle de l'amont à l'aval», affirme Etienne Roche, directeur de cabinet de la présidence de Carbon.
Comme Carbon, le consortium européen Holosolis prévoit de construire une méga usine de cellules et de modules photovoltaïques de nouvelle génération dans l'Hexagone, en Moselle. Dotée d'une capacité annuelle de 5 GW, elle doit être mise en service en 2025. De l'autre côté des Alpes, l'Italie porte, elle aussi, son projet de gigafactory solaire. Il s'agit d'étendre les capacités de production de l'usine 3Sun de la société Enel implantée en Sicile pour atteindre d'ici la fin de l'année 3 GW contre 200 mégawatts actuellement. Des projets conséquents qui pourraient être bousculés par le contexte défavorable.
Quant au devenir des plus petits acteurs européens du secteur, Etienne Roche estime qu’il «reste quand même des segments de marché où le prix du panneau est moins décisif dans la décision d'achat». Leur avenir se joue probablement dans leur capacité à proposer des solutions photovoltaïques intégrées qu’il n’est pas possible d’obtenir auprès des fabricants chinois.



