Entretien

[L'instant tech] «Si l'Europe n'est pas volontariste, la Chine prendra tout le marché photovoltaïque», alerte l'Académie des technologies

Saisie par l’organisation de France 2030, l’Académie des technologies, société savante indépendante, a rendu le 11 avril un avis sur la production photovoltaïque en Europe. Alors que le marché est aujourd’hui largement dominé par la Chine, Jean-Pierre Chevalier, professeur émérite au CNAM, académicien et co-auteur de cet avis, évoque les pistes envisagées pour sortir de cette dépendance.

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Un projet du fabricant de panneaux solaires bas-carbone Voltec Solar à Soultzmatt. Avec  l’Institut photovoltaïque d’Ile-de-France, l’entreprise prévoie de créer une giga-usine de panneaux photovoltaïques d'une capacité de 5 GW en France d’ici à 2030 en m
Un projet du fabricant de panneaux solaires bas-carbone Voltec Solar à Soultzmatt, qui prévoit de créer une usine de panneaux photovoltaïques d'une capacité de 5 GW en France d’ici à 2030 en misant sur la technologie tandem silicium-pérovskite.

L'Usine Nouvelle. - L’Europe a été un acteur industriel significatif de la production de panneaux photovoltaïques, mais, en 2021, elle ne représentait plus que 0,9% de la production mondiale, dominée aujourd’hui par la Chine (80%) et l’Asie du Sud-est. Comment expliquer un tel déclin?

Jean-Pierre Chevalier. - A partir de 2010, la production européenne a cessé d’augmenter, l’Europe sous-estimant ses besoins en électricité bas-carbone, notamment sur le plan industriel. Dans le même temps, les Chinois ont fait preuve d’une redoutable planification, comme pour les batteries électriques. Au cours des dix dernières années, ils ont investi 50 milliards de dollars, soit 10 fois les investissements européens, ont créé 300 000 emplois dans le secteur et maîtrisent aujourd’hui complètement la chaîne de production. En France, on en est encore à opposer différentes formes de production d’électricité, comme si on avait le choix! L’heure n’est plus à l’hésitation, il faut développer toutes les sources d’électricité possibles, sinon on risque de se retrouver dans une situation très délicate dans laquelle les citoyens ne comprendront pas pourquoi l’énergie coûte si cher.

Quelles sont les perspectives de développement de l’industrie?

La production de panneaux photovoltaïques sera multipliée au moins par sept au niveau mondial et par trois au niveau européen dans la décennie à venir, ce qui représente une hausse annuelle de la production de 20 à 30%. Or, entre 2017 et 2021, les exportations de panneaux photovoltaïques ont représenté 7% du surplus de la balance commerciale chinoise, alors que leur importation représentait 2% du déficit commercial français. Sauf si on décide qu’il faut développer massivement le photovoltaïque en France, l’écart va encore se creuser. Il y a également un enjeu de souveraineté. La domination chinoise est particulièrement marquée en amont de la chaîne: la production du silicium, sa purification, la production de monocristaux et la découpe en galettes sont contrôlés à 96% par la Chine. Aucun constructeur de voiture ou d’avion ne s’appuie sur un seul fournisseur! La situation géopolitique est imprévisible et dépendre entièrement d’un pays ou d’une région nous mets en situation d’extrême fragilité, comme on a pu le voir avec les terres rares.

Jean-Pierre ChevalierCNAM
Jean-Pierre Chevalier Jean-Pierre Chevalier

La solution pour que l’Europe se démarque est-elle de développer l’alternative aux galettes de silicium, les couches minces, qui représentent actuellement 5% du marché?

Il faut poursuivre la recherche sur les couches minces, mais elles ne peuvent représenter des débouchés massifs à court terme. Nous avons besoin de beaucoup d’électricité, le plus vite possible. Dans cette optique, il fait s’appuyer sur les technologies majoritaires. Or, personne n’imagine avant dix ou quinze ans un changement de grande ampleur pour remplacer les galettes de silicium dans les panneaux photovoltaïques. Si on doit redémarrer la production, il faut le faire à partir des technologies récentes (cellules TOPCon ou hétérojonction), qui sont des évolutions de la cellule silicium qui utilisent les technologies de la microélectronique. 

La cellule tandem, qui utilise une cellule de silicium superposée à une couche mince de pérovskite, est en revanche une solution intéressante, sur laquelle les Français sont bien placés et qui représente un avantage concurrentiel. Le silicium absorbe l’énergie d'une partie du spectre solaire. En ajoutant la pérovskite, on absorbe l’énergie d'une autre partie du spectre, et on gagne tout de suite 5% d’efficacité supplémentaire. A terme, il faut maîtriser l’amont de la chaîne, c’est-à-dire la production des galettes de silicium, ce qui nécessite des investissements massifs qui sont justifiables à l’échelle européenne plus que française, ainsi que de l’électricité bon marché. Pour passer à 20GW, il faudrait 7 à 8 milliards d’investissements.

Quel est l’état de la production en Europe?

La situation n’est pas bonne, mais pas catastrophique non plus. Nous avons une production de silicium solaire avec une entreprise historique en Allemagne, Wacker, qui possède une expertise mondialement reconnue. Pour les aspects monocristaux, les lingots et les galettes, plusieurs entreprises existent, essentiellement en Norvège et en Allemagne, et des projets sont en développement en Italie et en France. Pour les cellules solaires et les modules, une part importante du marché est bien représentée par les Allemands, avec également des développements en France. L’Hexagone est aussi présent dans le domaine des composants électriques, des intégrateurs et des installateurs avec Schneider Electric, Leroy-Somer et Nexans. On ne part pas de rien. Un tissu industriel existe, mais il est trop petit. Pour qu'il gagne en ampleur, il faut que l'Europe surmonte une frilosité liée au fait que chaque pays veut s’y retrouver financièrement. Dans le cas contraire, tout le monde en pâtira. En quinze ans, les prix ont beaucoup diminué, grâce aux Chinois, et c’est aujourd’hui une des sources d’électricité parmi les moins chères. Il me semble donc pertinent que l’Europe subventionne les 10 à 20% supplémentaires que coûteraient des panneaux européens, surtout si on met dans la balance le prix des transports, qui ont tendance à augmenter. 

Vous appelez dans votre rapport l’Europe à faire preuve de politiques «volontaristes». Quelles formes peuvent-elles prendre?

En termes de concurrence, soit on est tous à la même enseigne, soit on l’est pas. Or, aujourd’hui on ne l’est pas. Nous démarrons avec un tel retard qu’il faut des subventions et une politique d’achat européenne, comme celle mise en place par les Etats-Unis dans le cadre de l’IRA (Inflation Réduction Act). Il y a des prises de conscience et des négociations avec les Etats-Unis, pour ne pas être exclus du marché américain, mais ce n’est pas suffisant. L’Europe est en train de mettre en place une taxe carbone aux frontières, elle pourrait également s’appliquer aux galettes de silicium, fabriquées en Chine avec une électricité qui contient en moyenne 600 gCO2/kWh. Si une politique très volontariste n’est pas menée, l’industrie chinoise, qui produit le double de sa consommation, est prête à prendre le marché et elle le prendra.

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